Santé et bien-être, Simplement, Voyages

16 mai 2017

Suave langueur
Entre les fenêtres montrant les moutons innombrables me tournant le dos
Retour d’une mélancolie légère
Après l’éveil de la chair enfin ébranlée par les rayons qui font mûrir la peau
Temps funambule
Ce sont les instants bénis sous le visage encore chaud
Appel sans nostalgie
Toute la lumière des années fondant sur l’humeur de mes eaux
Souvenirs fantastiques
Larges bleus obsédants
Glissant des fonds secrets de mon enfance caressant les jeunes roseaux
Clarté élémentaire qui se donne
Manifeste corps immensément peuplé dans lequel exister le temps d’un envol de corbeau
Muette symphonie
Avant les signes du soir toucher du bord des lèvres au calice d’un lis d’eau
Sentiment pathétique
Pour m’animer encore scintillent de lits de rivières de larmes d’hommes les vibrants tableaux
Désir de l’essence des autres
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Pour Mystères

Paul ! Paul ! Voilà que s’élève, d’un tourbillon de couleurs et de mouvements, ce cri répété. Foule bigarrée, vêtements chamarrés, tout n’est qu’agitation et tintamarre exalté. Là où l’espace est plus dégagé, et le sol en léger surplomb, une silhouette titube, l’air égaré, ses bras s’agitant en tous sens, puis tombe, disparaissant aux regards derrière la muraille humaine. On se bouscule, on se pousse du coude, les badauds se rapprochent encore, pour mieux voir cette figure abîmée qui, dans la poussière, continue à s’agiter en spasmes convulsifs. Est-ce là l’effet de la chaleur, de ce soleil qui tape si fort dans cette Syrie romaine, semblant irradier le personnage, pourtant enveloppé de turbans colorés ? Et ce nom, toujours ce même nom, jeté comme un sort par la bouche des mêmes jeunes femmes, est-ce lui qui donne à cet être sordide la force de se lever, alors qu’il semblait, l’instant d’avant, prêt à se fondre dans la poussière ? Il se hisse en tout cas sur les avant-bras, dans ce que l’on pourrait prendre pour l’ultime sursaut d’un mourant, et, contre toute probabilité, se redresse maladroitement. D’autres exclamations s’élèvent de part et d’autre, mais ce n’est pas de la surprise qu’elles expriment. Tout à fait étrangement, l’émotion est unanime, le sursaut de compassion est réel, néanmoins personne n’esquisse le moindre geste pour venir en aide au paria. On croirait que cette déchéance foudroyante était écrite depuis des siècles et, alors qu’en vain il râle son désespoir et sa nuit contre laquelle nulle lumière n’a plus de pouvoir, que c’est déjà la résignation qui s’est emparée de l’assemblée des curieux. Peut-être ne méritent-ils même pas cette appellation, eux qui ont pris l’habitude de s’adonner aux impulsions faciles, qui se coulent avec soulagement dans les repères confortables qui leur sont offerts, toujours avec le même regard, comme s’ils assistaient à la même scène, jour après jour. Peut-être n’ont-ils en effet plus aucune curiosité, plus aucun intérêt ? Et ces jeunes femmes s’arrêtent-elles bien à ce nom, unique, alors que, manifestement, entre les voiles bigarrés, la grotesque figure n’a pas ce jour le même visage que celui qu’elle avait la fois dernière ? Le voici d’ailleurs, ce visage, offert, tendu vers l’avant, les yeux débiles, mais toujours avec cet éclat singulier. L’une des trois murmure quelque chose aux deux autres, les voilà qui se poussent du coude, l’unique syllabe qu’elles lançaient retombe, s’éteint dans le tumulte ambiant. Et puis les petites voix criardes se reprennent, presque du même souffle, perçant d’un seul coup l’air suffocant et l’identité du comédien : Bellérophon !

Dans son décor habituel, entourée des cloisons familières, une femme se sent soudain mal à l’aise. Elle a pourtant travaillé à l’ériger, elle a pris possession de cet espace qui est le sien et dans lequel elle a l’habitude de se mouvoir avec aisance. Quelque chose a changé sans doute, les lattes du plancher qu’elle arpente d’un pas déterminé, jour après jour, lui apparaissent subitement disjointes, aujourd’hui quelque chose sonne faux. Bien sûr, tout ceci reste imperceptible à n’importe qui d’autre, mais elle-même ne peut l’ignorer. Elle peine à être tout à sa tâche quotidienne. C’est sans aucun sentiment de routine qu’elle l’accomplit, jour après jour, quelque répétitive qu’elle puisse être ; elle a gagné peu à peu une sérénité, une assurance qu’elle a crues inébranlables. C’est qu’il y en a eu, des désenchantements, des transformations, il a fallu apprendre à composer avec toutes sortes de gens, essuyer bien des intempéries ; avec sa douceur légèrement moqueuse et son regard aigu, discrètement fureteur, et alors qu’elle peut passer pour effacée et distraite, elle a toujours su faire rouler le sort dans le sens de ses aspirations. Refusant le confort auquel elle semblait destinée, peut-être a-t-elle fini par se laisser bercer par ce balancement immuable auquel elle s’est livrée en contrepartie, peut-être son inquiétude crâne s’est-elle oubliée, endormie dans un bonheur qu’aucun bouleversement n’était encore parvenu à voiler. Cette fois pourtant ses pensées s’agitent, pullulent, la secouent de l’intérieur ; alors qu’au-dehors rien ne transparaît de son trouble intime, elle ressent dans l’oppression cette tension nouvelle et ne peut empêcher son esprit de fuir par tous les interstices, de s’envoler, toujours vers la même fin. Elle en est consciente, après tout ; c’est elle seule qui l’a créée, sa propre prison.

Bellérophon : ainsi, tel est le nom de cet être debout sur scène, de cet adolescent, à ce qu’il semble ; du moins le définira-t-on ainsi par commodité, car il est difficile de fixer son image, encore plus d’oser lui donner un âge, tant il disparaît sous son personnage, flottant, sous ces couches de vêtements, de couleurs, manteaux, turbans, à la fois voyant et invisible. Il reste en tout cas, depuis tout à l’heure, unique centre de l’attention publique. Il faut lui reconnaître un talent d’acteur manifeste, une élégance souple et affirmée, une aptitude à captiver qui le regarde et qui l’entend, comme la lueur d’une bougie attire inéluctablement toutes sortes de bestioles à pattes et à ailes, des plus nobles papillons de nuit à la vermine la plus disparate. Et comme une flamme, tous, il les fait vibrer, et les tient à une distance respectueuse. On dirait qu’il appartient à un autre monde que celui-ci. Il n’y a pas de doute possible, il est fait pour cet environnement, taillé pour cet élément : la scène. Il est, en effet, rare de l’apercevoir ailleurs qu’à ses abords, et plus encore à distance de l’horaire des représentations. Cela va sans dire que les deux filles du barbier et leur amie lavandière auront beau s’égosiller tant et plus, et jouer les effarées, se pâmer peut-être à l’imitation des femmes de belle naissance, jamais elles n’auront la joie dont elles rêvent – et qui sait, au fait, à quoi rêvent les jeunes filles du peuple ? – ou même un simple sourire de sa part. Ce n’est pas qu’il ne les ait pas vues, ni pu ne pas remarquer l’intérêt qu’elles lui portaient – surtout la plus jeune. Elles ne sont pas même contrefaites, ni mal attifées. Mais alors qu’il joue, alors qu’il joue avec les émotions  des passants – arrêtés net la plupart du temps – et les tient suspendus à ses moindres gestes, ses paroles, que l’on dirait plus habitées que le sermon de l’archidiacre à la Noël, alors que son regard décime, semble-t-il, la foule, il n’a en fait d’yeux que pour une seule, inaccessible même pour lui, une dame au regard doux et sévère en même temps. Elle le scrute à chaque fois, mais jamais n’esquisse un mouvement dans sa direction. Et lui, peut-être – il est hasardeux de prétendre décrypter les pensées d’un comédien – peut-être se demande-il si elle le toise, si elle le juge. Car il est probable qu’elle le reconnaisse, depuis le temps qu’elle se tient là ; peut-être l’a-t-elle percé à jour. Elle n’a jamais manqué un seul spectacle. Il y a entre eux comme un rendez-vous tacite, et pourtant il ne s’est jamais risqué, lui, à l’approcher. Elle était là avant lui, et elle se tiendra là bien après lui, il le sait forcément. Cet être lumineux, aérien, qui paraît voué à séduire un public éclairé, lui que bientôt des princes réclameraient, le voici en fait presque au plus haut, alors qu’on entrevoit bien au-delà les sommets de sa gloire naissante. Jamais il n’y accèdera. Il peut bien avoir l’air intouchable, solaire, il y a depuis peu en lui une ombre nouvelle, et qui grandit. Nul ne peut encore rien percevoir, mais lui sent ce qui gronde dans le corps qu’il habite, toute sa splendeur et son talent n’y pourront rien, les ténèbres sont près de l’éclipser. Alors, comme si c’était l’unique sens de son existence, pour l’instant il joue, merveilleusement ; et il regarde la dame avec amertume, elle encore si belle, et elle que Bellérophon ne verra pas vieillir, son visage se fermer, ses couleurs ternir, puisqu’elle va perdurer et que lui va mourir.

C’était une décision de sa part prise il y a à peine quelques années, épuisées pour elle comme des siècles, qui avait tout mis en route ; et maintenant, c’est la même route, traversée de boucles et d’ornières, qui la met devant une tout autre décision, à prendre sans détour. Elle qui avait forcé la toute première va peut-être faire de celle-ci la dernière de cette route. Son cœur se serre. Il n’est pas rare qu’elle se prenne à penser ainsi à son père, au cours de ces temps derniers. Que peut-il bien faire du sien ? Acheter, choisir, commander, assembler du drap, comme toujours. Sans doute son commerce a-t-il encore prospéré ; son père a toujours eu le sens des affaires et senti celui que prenait le goût des riches bourgeois, suivant celui des nobles, immuablement. Lui-même était déjà installé dans une aisance enviable lors qu’elle est partie, et elle, promise à un beau mariage. Elle a grandi librement, fillette vive, charmé les clients cultivés, été élevée entre les habits et les livres… Elle aurait pu tout avoir, c’est ce que lui disait son père : Marie, dans quelques années, tu seras une femme accomplie… déjà quelques hommes de bien se retournaient, et des servantes commençaient à murmurer sur ses pas. Mais ce n’était pas le genre de bien dont elle rêvait. Une prison dorée, garnie de fleurs et d’oisiveté, de recueils enluminés et de coûteux atours, et elle, au milieu, y élevant année après année une marmaille envahissante qui piaillerait à ses oreilles et lui rongerait son temps et ses forces ; plutôt prendre le voile. À la place, elle avait développé d’autres travestissements afin de sortir, et, toujours, s’instruire, avide qu’elle était de paroles et de lectures. La voilà qui songe de nouveau à la naissance de Bellérophon, émue. Il est bien plus jeune qu’il ne le paraît ; pourtant, elle a l’impression qu’il a toujours été là, rayon de lumière, lui, l’allié indéfectible… C’est à travers lui qu’elle s’est découvert un talent insoupçonné, duquel elle a su jouer avec une virtuosité toujours plus haute ; c’est encore grâce à lui qu’elle a pu rencontrer l’homme auquel elle a lié ses pas, donné son cœur, cet homme qui lui a offert l’espace dont jamais, en dépit de toute l’imagination qui est la sienne, elle n’avait encore eu idée. Et cet homme avait su accomplir ce qu’elle-même n’avait pas réussi à faire : affronter son père, son père à elle, lui dire qui elle était et qui elle ne pourrait pas devenir, et aussi le peu que lui, Titus, avait à lui offrir. Il avait su convaincre son père sans se jouer de lui, lui prouver que l’argent ne l’intéressait pas, que le nom ne lui importait pas. Il avait su lui montrer que sa fille n’était pas faite pour ces murs séculiers auxquels il la destinait, ni pour les murailles ordinales où elle était prête à se laisser enfermer. Il a su lui demander sa main, et l’obtenir, lui, un saltimbanque. Et de fait, elle a tout eu, elle a tout enfin. Mais cela n’aurait jamais été le cas sans l’intervention de Bellérophon, qui fut cette figure de sa révélation. Et voici qu’à présent ce jeune être est menacé, atteint sans rémission. Personne, pas même Titus, ne sait encore, en dehors d’elle-même. Elle a étouffé un soupir, avant que celui-ci affleure à la surface et la trouble, avant qu’il pût être remarqué par quiconque. Rien ne transparaît, rien encore … Elle est consciente d’aborder maintenant les obscures limites de ses ressources, n’ignorant pas que bientôt les amples tuniques de brocard ne seront plus d’aucun secours ; Bellérophon est condamné, il lui reste encore un peu de temps, mais si peu, quelques semaines au plus, et elle va le perdre ! La troupe doit être mise au courant. Comment imaginer la vie sans lui ? Elle peine à maintenir sa composition habituelle, il le faut néanmoins. C’est là le rôle qui lui est imparti, le plus dur.

La vigueur qui l’anime s’apparente à celle de l’astre de la nuit. S’il resplendit, ce n’est pas de lui-même ; Bellérophon n’est que la surface lisse, parfaite, qui exprime et reflète le faisceau d’origine disparate, concentrant vers lui une culture plurielle issue d’un continuel renouvellement d’observation, d’analyse, de réflexion, de composition, d’écrits, de mouvements et de sons de diverses gents, époques et contrées. C’est, au mépris de toute vraisemblance, un être volatil, chimérien, bien plus profondément pénétré de l’empire immatériel des pensées qu’il n’est occupé de ce bas-monde. Indubitablement, il n’absorberait même aucune nourriture terrestre s’il ne lui en était offert par Marie. Aux soins que celle-ci lui prodigue s’ajoutent, touchants – s’il était en mesure de les estimer –, ceux de Titus, son inspirateur au cœur inépuisable. Il est, grâce à leur attention sans relâche, semblable à une toile peinte dans des tons incarnats, flamboyant, à une voile tendue face au soleil, gonflée par des vents qui lui sont jusque là restés, en somme, favorables. Aussi, il a toujours été facile d’ignorer qu’il est d’une essence déchirée, que sa nature est lunaire, tragique. Il périra comme il est né, sans un cri, bien loin des lambeaux d’or qui parèrent sa vie. Il n’ira pas même, avant l’ultime départ, se présenter sous ses traits de condamné devant ceux, pleins et généreux, de la dame au regard lucide ; ainsi elle gardera un souvenir intact et vague de lui, découpé net comme le sera sa propre existence, d’un éclair de rasoir, tel ceux que manie le père des idolâtres. On l’enterrera sans doute par une nuit des plus noires, il aura droit à un cercueil – il faudra bien, en passant, car il y aura des gens, quelque discret que l’on saura être – à l’intérieur duquel les plis du linceul seront bien loin de rappeler le demi-dieu de naguère. Et alors que ce personnage de rêve, cette figure d’un songe descendra se coucher dans les entrailles de la terre ; ou, plus justement, s’envolera, pour retrouver, là-haut, la place idéale où Bellérophon fut formé, d’où il est né, qu’il a quitté pour s’incarner ; alors ce corps qui fut son enveloppe terrestre, véhicule de son passage de quelques courtes années, ce corps qui lui est encore assujetti sera délié, déchargé de lui, libre enfin de retrouver sa vraie nature, mortelle, charnelle, corps d’une femme prêt à s’éployer, tendre corps de Marie.

Celle-ci se meut, pour l’une des dernières fois, dans les gestes de sa créature. Il lui sera douloureux, il est vrai, d’accomplir le sacrifice qui s’impose, mais celui-ci ne sera pas vain. Et après tout, ce n’est qu’à une marionnette qu’il lui revient d’asséner le coup de grâce. Elle voit déjà au-delà la possible félicité qui se profile, Titus à ses côtés. Bien sûr, Bellérophon n’aura pas de seconde naissance, il restera irremplacé ; peut-être au bout d’un an lui naîtra-t-il un frère cadet, mais cette éventualité est repoussée aux confins d’un espace pour l’instant clos. Marie se tient déjà en lisière d’un tout nouveau, acceptant cet autre voyage, imprévu et excitant, prête à embarquer, préparant déjà le soulagement, l’allègement dont elle a soif ; car elle sera incapable de porter encore longtemps ce double fardeau. Il faudra en passer par la mort d’un songe égoïste, la fin d’un mensonge, mais c’est enfin pour que cette fois puisse venir au jour bien plus qu’un être de paroles, qu’un malheureux reflet de ce qu’est réellement la vie, cette vie qui se prépare, qui se presse secrètement. Ira-t-elle la présenter à son aïeul ? Sans délai, le spectacle achevé, elle se rendra, c’est décidé, là où les gens de sa sorte ne sont pas les bienvenus ; elle ira, quoi que l’on en dise, chercher l’appui de sa céleste homonyme. Elle contemple cette insigne figure, avec sa coiffure inachevée, comme celle d’une dame qui se serait pressée pour être placée à temps face à la scène, ce qui lui donne une certaine humanité. C’est ainsi qu’elle se la représente, vivante, accueillant de sa haute taille sa fille perdue. Au-dessus de la tête de celle-ci, la rosace : œil qui jamais ne se ferme. Le portail est lui aussi ouvert. Elle hésite un instant, l’invitation est maternelle. Notre Dame est prête à lui porter conseil et assistance ; elle entre. Quoi qu’elle décide, son enfant naîtra sous une bonne étoile. Elle sait déjà quel nom il portera. Fille ou garçon, une seule syllabe, un nom clair comme rire d’oiselle.

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9 mars 2012

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Ce soir les années ont passé

Il faisait beau dans le miroir

Qui doit être au fond d’un tiroir

Si j’avais su j’aurais dansé

Quand les rideaux étaient tirés

J’aurais branché le tournedisque

Mis vingt centimètres de risque

Sur ma nuque un ruban doré

Et avec Strauß ou bien Händel

Jacques Brel ou Boris Vian

Visage clos et souriant

Inventé un autre rondel ;

J’aurais déposé ma vieillesse

Moi, qui crevais de tant d’antans,

Encor bien loin de mes vingt ans

J’aurais feint la délicatesse

Flottante d’un ruban doré

Me serais rêvée odalisque

Lointaine comme un obélisque

Ou reine folle et adorée

Exhortée par des chants de liesse

Pour moi tous ces tambours battant

Et mes membres les écoutant

Obombrant le soir d’allégresse

Si je l’avais su éternel

J’en aurais fait un soir brillant

D’ombres chinoises, dépliant

Mendelssohn et Carlos Gardel

Déjà les vingt ans trépassés

Mon œil est toujours aussi noir

C’est ce qu’en dirait le miroir

Si sa glace n’avait cassé.

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21 novembre 2010

Novembre ; je suis en exil. Novembre est-il partout le même ? Je le crains, oh ! oui, je le reconnais bien, il me délivre ici la même hypocrisie, mensonge latin d’une gestation qui arrive à son terme… onzième mois. L’enfant est-il né – quel enfant ? Je le crois, septembre m’offrit le voyage et la bohème, et la nouveauté à l’envi. Il y avait cette foule d’arbres, et les lumières sur le fleuve, dont je pensais pouvoir subsister… l’automne vint.  D’arbres il reste ces silhouettes décharnées – quelques copeaux rouges sang s’y balancent encore tristement – trop disséminées, on voit au travers. Et toute cette eau, prétendument sauvage, toujours je la vois – trop fade bien que jamais la même – couler dans le même sens, toujours, et je m’y jetterais bien pour retrouver l’immensité salée vers laquelle elle fuit sans relâche. Novembre, je te connais bien, ta noirceur terrible, je la supporte dans le souffle de la multitude des cadavres de feuilles qui tourbillonnent, dans la force des essences décennaires qui ont essuyé d’autres tempêtes et que je vais voir debout année après année, dans la familiarité des chemins inconnus qui partagent pourtant ce même passé péninsulaire ; je l’accepte dans l’odeur de goémon des vieilles criques, dans la splendeur des orages qui remuent la majesté de liquides démesures, dans le mugissement des vents – mot euphémique – qui recèle des rires salés d’amphibiennes, des cavalcades d’esprits cornus, des chants et déchants tintinnabulants d’enfants de la nuit. Mais ici ? De nuit comme de jour elle suinte dans l’obscure inhospitalité d’un environnement indéchiffrable ; tu la laisses dégoutter dans le vide de mon entendement, sans qu’aucun vent ne la balaye ni qu’aucune pluie ne la lave, et elle se répand sur les derniers miroitements chaleureux, assombrissant tout de ce qui m’est déjà étranger. Novembre : l’antique épreuve prend un visage déconcertant. Comment traverser ce mois de ténèbres, et ses rets aveugles qui m’enserrent ; oh, noire mélancolie, faut-il que tu t’imprègnes de nostalgie ? J’erre entre mes murs, car je crains maintenant la morsure d’un froid purulent. Miel et épices sont à peine assez pour mon corps ; comment nourrir mon âme ? J’ai bien tenté, en arpentant les rues et les chemins mal aplanis, en visitant l’ancienne forteresse et l’histoire de ces lieux, de trouver la lumière intérieure de cette région au charme énigmatique. Seules me répondent des angoisses anciennes. Mes yeux fermés voient des forêts aux odeurs de sous-bois puissantes, craquetant de branches et de pas étouffés, et des vagues immenses portant avec fracas la violence pure et souple crêtée d’une écume chuchotante, lames de sel toujours plus grandes, jusqu’à la déferlante. Mes yeux ouverts, remplis d’absences, souffrent de tendresses enfouies pour des gens et des lieux qui ne sont plus à ma vie. Affreux novembre, affreux, cette terre trop lointaine altère tes ruses et les fait insondables. Ailleurs, le mois est noir, autour de mes paupières recloses.

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Voyages

28 novembre 2008

 
Sous ma peau tapis, les vampires indolents
Perçoivent sans pâlir l’eau salée qui gravit
Mon visage à l’envers, parapluies sur ma vie
Qui la vident et la privent du dernier élan.
 
Sur le pavé la pluie se dépose à pas lents
– Car le vent s’est levé – et s’étend en lavis
A ma vue salie, paravent de mes envies
Et la rue délavée dévale en rigolant.
 
Les vapeurs vives ondulent parfois, dévoilant
L’ombre inconsistante de l’autre en arrière-plan
Les clochers hautains baillent; il pleut sur le parvis.
 
Mon âme lessivée luit au soleil tremblant
Mais ni mon esprit ni mon coeur n’en sont plus blancs
L’éclaircie dure un temps, celui de ma survie.
 
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