Musique, Voyages

29 janvier 2014 – Aria marine

 

(Récitatif)

Dans l’air un dernier frisson
Dans ses yeux
Le reflet de l’astre
S’éteint
Voici
Voici la mer qui vient
Ses vieux
Bras comme des pilastres
Roulant vers sa moisson
Chancie.

 

(Air)

Immensité phosphorescente
À l’horizon encore mouillé
De rouges courbes maquillé,
Elle s’apprête, calme et lente ;

En face, une main dans le sable
Crispée comme sur un trésor,
Assis, le dos droit contre l’or
Du roc, l’homme attend l’ineffable ; 

De curieuses vapeurs d’étoile
Floutant l’angle de son regard
Échouent à dévier le dard
De son œil plongé dans la toile ;

L’homme contemple la beauté
Du soir sien qui répand, vainqueur,
Le nectar versé de son cœur
Peignant au doigt le ciel d’été.

L’immensité se fait tremblante ;
L’ombre dans son dos s’est brouillée ;
L’éclat du granite a rouillé ;
Sonne l’heure phosphorescente !

La sarabande des étoiles
Foule à présent ses yeux hagards
Qu’un baiser rougit de ses fards ;
L’homme a un sourire, qui se voile.

Empli du désir périssable,
Vif et bref, d’embrasser encore,
Son œil s’embrase et il adore
Plus loin que l’eau infranchissable ;

Pour toujours la nuit est montée,
Lavant la main de sang souillée
Dans la mer, temple agenouillé,
Phosphorescente immensité.

 

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22 mars

Aujourd’hui, mon père m’a demandé si j’avais envie d’aller à A. – sous-entendu : l’été prochain.

Le souci n’était pas uniquement le peu de lien que je ressens avec ce pays dont la splendeur est passée comme un rêve, et qui est à présent gangréné par la corruption, la prostitution et autres mots en -tion. Allais-je supporter toutes ces heures d’avion pour atterrir au milieu de ces gens, atterrir à mille lieues de ces anciens nostalgiques de la colonisation dont la fierté est de parler français envers et contre la marche du monde, et de cette jeunesse qui oscille entre rigidité des traditions et dépravation désenchantée, et puis m’appesantir dans un de ces hôtels climatisés aux multiples étoiles proposant un luxe indécent pour ma culpabilité occidentale en attendant de suivre un circuit prévu à l’avance pour regarder de loin une huitième merveille antique ; allais-je surtout être obligée de marcher dans les pas de mon père, à moitié fière d’appartenir par le sang au destin d’une famille là-bas éteinte qui a connu son heure de gloire et celle d’héroïsme silencieux, et aussi à moitié importune, pas assez souriante, pas assez obséquieuse, pas assez effacée, pas assez, en un mot, conforme – aux attentes placées en moi ; dépendre de quelqu’un qui me fait bien assez sentir tout ce que je lui dois et que je ne crois en grande partie pas devoir, dans un pays dont je ne parle pas la langue, où je ne pourrais marcher seule quelques instants sans risques, enserrée dans une tiédeur moite que j’imagine assez me contraindre à cette lenteur impassible qui caractérise si bien les gestes des apsaras, la modernisation des appareils étatiques, la lutte contre le sida et les sourires hypocrites des hommes ?

 » Non.
(à ma soeur) Qu’est-ce qu’elle a dit ?
– Elle a dit : non. »
Long silence, que j’imaginai plein de déception, d’incompréhension, presque d’une désillusion… enfantine.

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6 juin 00:58

Voici un petit texte qui ne devait à l’origine pas figurer ici… Je l’avais écrit mercredi soir pour un concours sur le forum d’un jeu de rôle… Le verdict du consommateur ? Olalà, c’est trop long ! Imaginez ma grande affliction pour certaines pauvres gens inhabituées à voir tant de mots bout à bout – plutôt écrasés les uns contre les autres par la police imposée il est vrai ! Mais peu importe, on dirait que je joue seule dans ma catégorie, et je suis déjà hors sujet (poème ou nouvelle… pseudo-fantastique, n’est-ce pas !) ; en plus je me suis mal relue ! alors je ravale mon petit bout de fierté, je change une ou deux formulations et je le poste le premier récit complet de sa catégorie ici. J’ignore encore quelle taille il va prendre sur la page, enfin j’aurai la surprise. J’ai choisi une police assez grosse pour ne pas forcer vos petits yeux fatigués.
Excusez le style ! Mais je me leurre peut-être, car qui lirait encore un truc pareil sur un espace, et sans illustrations en plus ? Il s’agira des mêmes peut-être qui écouteront en même temps Sting  –  oui, le chanteur de The Police – chanter du John Dowland – non, lui ne fait pas partie du même groupe, et pour cause ; mais je vous laisserai le plaisir de chercher – accompagné d’un virtuose du luth, Edin Karamazov – peut-être vais-je changer pour un morceau purement instrumental, et malgré le nom de l’artiste qui s’affichera, vous aurez l’obligeance de vous rappeler qui tient le luth. En bref, voici de quoi vous mettre dans l’ambiance !

‘‘ Voyez-vous, braves gens, cette petite colline là-bas au loin, qui se fondrait presque dans l’horizon ? Il fut un temps où se dressait là un mont bien plus imposant ; et au sommet de ce pic avait été construit un château qui se dressait fièrement au-dessus de la campagne environnante. Tout cela remonte à une époque que les grands-parents de vos grands-parents n’ont pas connue, et ce château, en partie creusé dans la roche, en partie érigé avec les pierres qui en avaient été extraites, fut nommé le Castel du Roc, parce que l’usage était alors de bâtir les châteaux en bois ; le Castel du Roc impressionna beaucoup le peuple qui le vit construire avec appréhension, ne connaissant pas encore l’architecture en voûtes de pierre. Le seigneur qui s’était installé sur ces terres avait reçu ce fief du Roy de France, en récompense de sa bravoure indéfectible lors d’une guerre lointaine. Il avait fait graver au-dessus du portail sa nouvelle devise : « Jamais ne ploye ».’’

L’un après l’autre, tous se turent. Ces passants charitables s’étaient arrêtés pour donner quelque sou à ce pauvre hère sans âge qui grelottait malgré la douceur de l’automne et il leur avait promis un conte, sitôt qu’ils seraient assez nombreux. C’était presque une petite foule qui faisait maintenant cercle dans un silence déférent autour du vieux mendiant dont la voix rauque et chaleureuse subjuguait déjà ses auditeurs.

‘‘ Ce seigneur, nommé Gontran, venait d’épouser la dame qu’il aimait, Mahauld. Gontran et Mahauld étaient jeunes, beaux et amoureux. Leurs gens les enviaient et les aimaient tout autant, car ils étaient bons et justes. A l’automne, Mahauld mit au monde une fille qui fut baptisée Aure le jour même.

A la fin de la cérémonie, Gontran qui sortait de l’église fut bousculé par un homme encapuchonné qui ne s’excusa pas.

          Holà ! s’écria Gontran. Prends garde, tu bouscules ton seigneur. Serais-tu aveugle ?

          Tu n’es pas mon seigneur, et je ne te dois pas allégeance, répondit l’homme d’une voix moqueuse. C’est toi qui es aveugle ; tu ne m’as pas vu ; tu n’a pas vu les yeux de celle que tu appelles ta fille ! Mais je crois que tu me reverras.

Abasourdi par tant d’insolence, Gontran n’avait pu réagir que déjà l’inconnu avait disparu parmi la foule. Rentré au Castel du Roc, Gontran s’en fut près de son épouse et de sa fille, qu’il entendit avec joie crier de sa voix toute neuve. Tandis qu’il la prenait dans ses bras, il ne put s’empêcher de songer aux paroles de l’étranger qui l’avait bousculé. L’enfant avait déjà des cheveux noirs de jais et une fossette à la joue dont il savait de qui elle les tenait.

          Aure, murmura-t-il, tu ressembles déjà tant à ta mère ; je suis sûr qu’en grandissant tu auras sa beauté et sa sagesse.

Mais ses yeux, d’où lui venaient-ils ? D’un vert très clair, presque jaune, ils lui firent curieusement penser à de l’or sous un ciel d’été.

          Qu’as-tu, mon ami ? demanda Mahauld, inquiète de tant de gravité.

Il lui posa délicatement l’enfant dans les bras, et lui dit tristement, sans la regarder :

          Ma dame, dis moi de qui sont ces yeux.

Il marqua un temps de pause, bouleversé. Enfin il reprit :

          Au nom de l’amour que je te porte, peut-être pourrais-je un jour te pardonner.

Relevant les yeux, il vit qu’elle pleurait.

          Je n’ai aimé nul autre avant toi, et ne t’ai jamais trompé avec aucun être humain ici-bas… La veille de nos noces, je fis un songe. C’était l’été et je marchais dans un bois. Je n’avais nul amant et ne te connaissais pas. Je passai un pont de bois et arrivai dans une clairière. Sur un tapis de fougères était assis un jeune homme, et je dois dire qu’il était beau. Ses cheveux étaient très blonds et pareils à la soie, et ses yeux… Il fit apparaître un trou dans la terre et me mena en un palais souterrain qui était plein de choses magnifiques et de gens de sa sorte. Les jours passèrent dans ce temps lumineux et agréable qui n’était pas le nôtre ; j’étais de plus en plus charmée par mon hôte, et un jour, je partageai sa couche. Puis il me dit qu’il était le Roy de cet endroit, et d’autres encore, et me demanda d’être sa Reine. Nous fûmes lavés, coiffés et revêtus de tuniques immaculées. Je le suivis et nous arrivâmes à l’air libre dans la clairière où il  avait fait rassembler nombre de ses sujets : des gens que j’avais rencontrés au palais mais également des bêtes de toute sorte et des animaux fantastiques que je n’avais jamais vus auparavant. Ils avaient laissé entre eux un espace, une allée jonchée de fleurs odorantes qui conduisait à un cercle vide autour d’un rocher moussu, lequel supportait une couronne, une dague ainsi qu’une coupe remplie d’eau pure ; le Roy des Fées portait lui-même une couronne. Nous foulâmes les fleurs et arrivâmes jusqu’au rocher. Le Roy me demanda solennellement si j’acceptais de renoncer à tout ce qui avait fait ma vie avant notre rencontre dans la clairière. A ma grande surprise je m’entendis répondre que j’étais déjà engagée et que j’en aimais un autre. Puis tout me revint, et je me souvins de vous et de nos serments tant de fois redits… Je me sentais chavirer sous ce ciel si pur, d’un bleu éclatant, et m’en fus à travers le peuple sylvestre qui s’écartait avec consternation sur mon passage. Je traversai le pont, puis me retournai afin d’emporter une dernière image de ce qui aurait pu être ma vie, après quoi je me réveillai en sursaut au petit matin. Vous connaissez la suite ; nous l’avons vécue ensemble !

Epuisée par ce long récit, la dame se tut, et le seigneur maudit en son for intérieur ce songe envoyé par les Fées pour lui ravir sa bien-aimée. Gontran resta silencieux de longues minutes, puis tour à tour regarda Mahauld et Aure qui dormait sereinement dans ses bras, après quoi il quitta la pièce.

Gontran accepta Aure et l’aima comme si elle était réellement sa fille, et de fait oncques ne vit père plus attentif ! L’amour qui le liait à Mahauld ne fut pas longtemps éprouvé. La vie au Castel du Roc poursuivit son cours, égayée par cette naissance dont les époux turent le douloureux secret. L’enfant grandissait et s’épanouissait à vue d’œil, et Gontran en vint presque à oublier le malaise qui l’avait saisi en voyant ses yeux. Lors qu’elle atteignit un an, il fit donner une grande fête. L’enfant s’émerveilla devant les acrobates et rit lors que la pièce montée dévoila un envol d’oiseaux colorés. Gontran s’inquiétait seulement de Mahauld, qui s’était trouvée souffrante et n’avait pu prendre part aux réjouissances. Quand Aure fut couchée et que les convives partirent, Gontran s’étonna de voir un homme toujours assis, le visage caché par son capuchon, et qui ne bougeait pas. Il allait entreprendre de le tirer de son sommeil ou de sa rêverie, mais l’inconnu se leva à son approche.

          Dis-moi, mon petit seigneur, à présent as-tu vu les yeux de ta fille ?

Gontran resta coi. Ces yeux, il les voyait en effet. Sous le capuchon, ils brillaient d’un éclat nonpareil, bien que moqueur. De l’or sous un ciel d’été, pensa-t-il.

          Que veux-tu ? interrogea Gontran, la voix tremblante.

          Ma fille. Du sang royal qui est le mien, elle ne peut vivre cette existence médiocre loin de ses origines.

          Aure est intelligente, et promet d’être très belle, répondit Gontran, qui contenait son courroux. Elle pourra épouser un noble sire si elle y tient, pour ma part je l’élève afin qu’elle vive en bonne chrétienne et trouve un jour un bonheur pareil au mien, et ne la laisserai jamais aux mains d’un homme qui a profité du sommeil de ma dame pour l’ensorceler.

          Peu me chaut la mère, puis qu’elle m’a refusé ; mais sache que si la fille veut quitter ce monde pour le mien, tu ne pourras l’en empêcher. Elle a un pouvoir que tu ne soupçonnes pas et l’accomplissement de sa nature n’est pas ici.

          Ne t’approche pas de ma fille ! s’écria Gontran, tirant son épée.

          Tout doux, railla l’étranger. Si ton âme est pure, tu sauras m’en empêcher. Mais prends garde, car j’ai pour moi la force et la ruse.

Lui-même fit apparaître une lame aigüe, et la brandit. Au premier choc de leurs armes, l’étranger poussa une exclamation de dépit ; l’âme de Gontran était en effet droite et pure comme le lis ; il était brave et fidèle à sa dame. Ils combattirent toute la soirée sans relâche, et si pas une seule fois Gontran ne sentit son courage défaillir, ses forces s’amenuisaient peu à peu, au contraire de celles de son adversaire, toujours extraordinairement vif et apparemment infatigable. A la minuit, celui-ci disparut tout-à-coup. Gontran lâcha son épée, la main et le bras douloureux. Bien avant de toucher le sol de pierre, il s’était évanoui.

Il se réveilla au bout de trois jours, fourbu comme s’il avait été roué de coups. Mahauld, qui se tenait à son chevet, lui apprit que ses gens d’armes, alarmés par le fracas de l’airain, n’avaient pu accourir à son secours, retenus au-dehors comme par une force invisible. Péniblement, Gontran lui raconta ce dont elle se doutait déjà. Il demanda à voir Aure et fut rassuré de constater qu’elle se portait à merveille. Il fallut en tout une semaine à Gontran pour se remettre sur pied.

Aure grandit en apprenant à craindre les Fées, mais en songe elle connut bientôt la vérité sur ces yeux qu’elle avait et qui ne ressemblaient à ceux de personne au Castel. Cependant, elle se tut pour ne point peiner Mahauld sa mère et Gontran qu’elle aimait et respectait comme s’il était son père véritable. C’était une enfant vive et charmante, mais qui parfois se perdait des heures dans la contemplation de la nature environnante, sur laquelle le Roc avait une vue imprenable.

Chaque année à la même époque, Mahauld se trouvait souffrante ; le même jour et jusqu’à minuit, Gontran affrontait en duel l’étranger, qui pour tenter de tromper son adversaire, faisait apparaître des illusions fantasmagoriques et des visions d’horreur, qui de plus en plus peuplaient les rêves de Gontran. Il devenait taciturne avec les années, et ses sourires se firent plus rares, puis furent réservés aux seules Mahauld et Aure.

A l’automne suivant le septième anniversaire d’Aure, Mahauld fut de nouveau enceinte, et l’on vit Gontran se dérider, redevenir spirituel et plein d’entrain comme autrefois. Dès l’hiver néanmoins, l’état de Mahauld commença à se dégrader. De plus en plus souvent Gontran la voyait se tenir le ventre, une grimace tordant son visage d’albâtre. Tous les soins qu’il lui prodiguait et les médecins qu’il avait mandés ne purent empêcher une fausse couche. Mahauld pleura longuement lors qu’elle perdit l’enfant de Gontran, mais lui la réconforta, comprenant dès lors que c’était pour la vie même de sa dame qu’il fallait craindre. Mahauld gardait à présent le lit, et aux médecins qui lui prodiguaient une attention constante s’était maintenant ajouté un prêtre. Un jour, les médecins s’accordèrent pour la première fois, et ce fut pour annoncer à Gontran que Mahauld ne passerait pas la semaine. Ils s’écartèrent pour le laisser passer, quand, blanc comme un linge, il se précipita à son chevet.

          Mahauld, murmura-t-il. Mahauld, je t’en prie…

          Sire, dit un médecin après quelques instants. Elle ne vous entend plus ; elle a perdu conscience à présent.

Gontran leva la tête à ces mots qu’il ne comprenait pas, et son regard désespéré croisa un par un celui de chaque médecin, puis se posa de nouveau sur Mahauld. Il mit une main devant ses yeux et sortit sans prendre la peine de refermer la porte. Il rencontra aussitôt Aure qui allait elle aussi voir sa mère. Ne sachant que lui dire, il la serra dans ses bras en pleurant ; Aure, avec cette immense gravité qu’ont parfois les enfants, resta muette puis elle demanda :

          Ma mère va mourir, n’est-ce pas ?

Gontran ne put parler, mais opina de la tête, une seule fois. Aure lui prit la main et le fit rebrousser chemin jusqu’à la chambre de Mahauld. Aure s’assit sur le lit, et Gontran trouva la force de parler aux médecins. Très bas, ils l’assurèrent de nouveau que leur présence était devenue inutile, et avec une infinie tristesse, il demanda au prêtre d’accorder à sa dame les derniers sacrements. Quand ce fut fait, il renvoya médecins, prêtres et serviteurs, et resta seul à contempler les deux êtres qui lui étaient les plus chers sur la terre. Mahauld respirait avec peine et Aure s’était endormie sur le lit, recroquevillée auprès de sa mère. Il les veilla longtemps, assis sur le grand coffre sculpté que Mahauld avait autrefois apporté avec elle lors qu’ils s’étaient mariés. De temps en temps une larme coulait sur sa joue, sans qu’il semblât s’en apercevoir. Il finit par sombrer lui aussi dans le sommeil.

Il fut réveillé par le claquement de la porte qu’un vent glacial, s’engouffrant dans le Castel, rabattait constamment sans jamais réussir à la fermer. Gontran vit que le lit était vide. Il se précipita au-dehors et finit par apercevoir Mahauld sur les remparts, la main d’Aure dans la sienne. Il s’élança pour les rejoindre. Mahauld était en chemise, rouge de fièvre et tremblante de froid. Elle prit Aure dans ses bras et lui montra un point qu’il ne pouvait voir. Mahauld l’aperçut tout-à-coup, haletant et bientôt auprès d’elles. Il se rendit compte qu’elle délirait. Elle se tourna vers lui en riant, tenant toujours Aure dans ses bras sans force, et lui dit :

          C’est l’été, mon ami, sens-tu comme l’air est tiède ? Prenons ce pont, je pense qu’il serait plaisant d’aller voir ce qui se trouve au-delà !

          Non ! hurla-t-il, la voyant poser le pied, chancelante, sur le créneau.

Il tendit les bras, mais il était trop loin, et soudain il fut trop tard.

Mahauld s’était écrasée en contrebas. On ramena son corps disloqué au Castel, mais jamais on ne put retrouver celui d’Aure.

Le cœur de Gontran se fendit, et ainsi se fendit aussi la roche, à la plainte interminable qu’à genoux là où sa femme était tombée Gontran déclamait au ciel silencieux, et elle engloutit le pic, le Castel du Roc et sa devise présomptueuse.

Les terres seigneuriales furent par la suite divisées en quatre parties annexées aux domaines voisins, afin que de cette histoire rien ne subsiste. ’’

Le soir était tombé. Toujours silencieux, son auditoire comprit enfin que le vagabond avait terminé son récit.

‘‘ Et le seigneur Gontran’’, demanda quelqu’un. ‘‘Qu’est-il devenu ?

          Il disparut, et personne ne sut jamais ce qu’il était advenu de lui. D’aucuns disent que fou de douleur, il s’est mis à errer sans trouver de repos dans la mort, et que certaines nuits où l’ombre de la colline du Roc s’étire étrangement, on peut l’entendre pleurer sa femme et chercher sa fille.’’

Le vieil homme soupira et les passants le remercièrent en argent sonnant qu’il rangea dans une besace hors d’âge, puis ils se dispersèrent dans le jour déclinant, après que l’un d’eux eut proposé au mendiant de l’accueillir dans sa grange pour la nuit. Le vieillard le suivit.

                Nul ne remarqua sur la place peu à peu désertée une silhouette portant cape, le capuchon rabattu sur sa tête, qui semblait parler pour elle même.

‘‘ Pourquoi, dit la silhouette, est-il revenu aujourd’hui après tous ces siècles ?

          Oh, je pense, répondit une voix dont personne n’aurait pu déterminer l’origine, qu’il lui a fallu du temps.

          Tout ce temps pour comprendre une chose aussi évidente ?

          Non, il avait compris dès le début… Ta naissance quarante jours après l’équinoxe d’automne, le jour ou des ponts sont jetés vers le monde des hommes… Il a toujours su pourquoi il lui fallait redouter ce jour, et quand nous retrouver ; le temps, espérons-le, lui aura permis de pardonner.

          Il me tarde !’’ fit la silhouette au capuchon dont les yeux brillants avaient un éclat si particulier, rappelant de l’or sous un ciel d’été séculaire.

Son rire éclata, ce fut un rire ému et sans moquerie, un rire de jeune fille.

‘‘ Viens vite, mère, pressa-t-elle. La minuit nous verrait tous trois de nouveau séparés.’’

Et la silhouette, flanquée de sa compagne invisible, emboîta le pas aux deux hommes qui étaient loin déjà, l’un d’eux courbé sous le poids d’années de colère mais animé d’un espoir joyeux.

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13 novembre 2007

 
La conque du temps résonne : la voix
Aux accents divins a un ton meurtri,
face aux bris de ce qu’elle avait pétri
Pleure Kybèle, Kybèle ! Le Monde est en marche.
 
Voici que déjà surgissent du sol
– Terre nourrissant Blés et Tournesols
Dont les hommes ont fait, de leurs mains avides
Plaine dévastée aux entrailles vides –
 
Les tours violettes, et octogonales
Qui lancent leurs flèches à la verticale:
Élans silencieux, assauts démentiels
Des crêtes d’acier pour percer le ciel.
 
Des nuées croulant fondent les convois
De monstres sublimes, que montent, hurlant
Les héraults casqués : Humain, qui, si lent,
Fuis vers ton abîme – cette fois point d’arche  –
 
Et qui que tu sois, ne crains pas la mort
Face à laquelle frémirent ! tes aieux
Au sang incarnat coulant sous des cieux
Que striaient parfois les grands sycomores :
 
Impudent, tu as cru emplir le monde ;
Ton âme à jamais perdue vagabonde
Tandis que de tes crocs, déchiquetant
Espoirs et Beautés, crève le printemps.
 
Ton chœur impatient n’admet qu’une voix
  – Lâche immensément ou bassement grande  –
Mais des milliers de gorges qui scandent
Ô, Babel, Babel ! Le Monde est en marche.
 
 
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18 mai 2006 – Vous reconnaîtrez peut-être un dessin (lignes 13 et 25-26)

Elle monte une à une les marches de la tour ; à chaque étage une fenêtre qui délivre une lumière diffuse. Elle ne regarde pas les fenêtres; elle sait. Elle monte, et si quelqu’un la voyait monter, il penserait sans doute qu’elle monte sans effort. C’est faux. Aujourd’hui tout est lourd à porter, mais elle monte en silence, songeuse et rapide pourtant. Quand elle arrive là-haut, elle semble hésiter ; le vent s’engouffre dans la tour. Elle ne frissonne pas. Elle arrive d’un coup en pleine lumière, et ses yeux se plissent brièvement. Elle est sur la terrasse, à cinq ou six coudées du sommet, où l’air est pur et frais, et la vue remarquable. Elle le sait. Elle ne pense même pas à la vue. La terrasse est large, encadrée par une rambarde de marbre froid. Elle marche tout droit. Au milieu de la terrasse, il n’y a pas de garde-fou, mais une avancée, très longue, comme un chemin surplombant le ravin, lisse et étroit. Elle avance, lentement mais d’un pas sûr, sans regarder ni derrière elle ni à ses pieds, comme si elle avait répété mille fois ces gestes que personne ne l’a jamais vue accomplir. Arrivée au bout, juste au-dessus du torrent, à sept-mille pieds de haut, elle s’arrête. Ses yeux se ferment. Peut-être pense-t-elle à tout ce qu’elle a perdu, à son empire qui aujourd’hui s’est effondré ; le versant ouest de la montagne face à elle, naguère verdoyant, regorgeant de vie, de fleurs et de bêtes sauvages, est à présent ravagé, son sol souillé du sang de son peuple. Elle avait pourtant pensé pouvoir sans subir de nombreuses pertes repousser l’ennemi ridicule qui défiait son empire sylvestre. A l’aube, ses guerrières, silencieusement postées entre les branches au faîte des sapins, avaient fondu sur l’armée qui venait de franchir le col ; contre toute attente, elles avaient été submergées par le nombre des assaillants. Elles s’étaient vaillamment défendues, avaient respecté leur serment de ne pas s’envoler pour battre en retraite. Elles ont combattu jusqu’à la mort, venant chacune à bout d’une demi-douzaine de soldats avant de rendre l’âme. Elles ont défendu chaque pouce de terrain, mais l’ennemi a réussi à pénétrer dans la cité des femmes ailées. A présent toutes ont péri, entraînant tous les guerriers dans la mort. Peut-être est-ce ce à quoi elle pense tandis que le soleil s’infiltre à travers ses paupières closes. Elle sait que la soif de la terre n’est pas épanchée, qu’elle est la seule à vivre encore, que la montagne cruelle voudrait un dernier sacrifice. Elle rouvre soudain les yeux ; leur éclat défie celui du soleil. Elle se cambre, rejette la tête en arrière. Peut-être oublie-t-elle qu’elle n’a pas d’ailes, qu’elle vient d’un ailleurs inconnu des habitantes de cette cité qu’elle avait fondée il y a si longtemps ; mais bientôt cela n’aura plus d’importance. Ses pieds dépassant légèrement du bord de la passerelle de pierre, majestueuse, elle bascule lentement en avant.
Sur le versant ouest, un mourant aperçoit, dans sa dernière vision, une comète passer en plein jour, se détachant nettement sur le ciel pourtant clair. Elle file, infidèle, au-dessus de sa tête, et disparaît par-dessus la crête.
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