Voyages

Souvenir d’un jour de printemps

Il serait criminel de toujours garder ce qui jamais ne m’appartint. À un jour de printemps, ou toi — qui écrivis :

Le long d’un mur de pierre
Dans la rue un jour de printemps
Dans le silence d’une prière
J’avance toujours content.

Je m’arrête de temps en temps
Reprenant mon souffle au soleil
Sans eau et toujours fumant
Il n’y a que ma peine qui paye.

À nos pieds se trouve le chemin
Je partirais bien voir comment il finit
Mais tu es là, ça m’fait du bien
Et quand tu ris, je ris aussi.

Partons loin et nous verrons
Au loin se trouve la mer
Partons au loin, nous aviserons
Et derrière se plante un verre.

Tu me proposes de faire demi-tour
Je marche un pas devant toi
J’ai cru que j’étais dans ma cour
mais c’est toi qui donnes le La.

Le calvaire est derrière nous
Fini le temps des silences
Je retire la laisse de mon cou
Bonsoir les gens en vacances.

On se quitte écrasant ma brune
Oh Gast que les vacances sont tristes
On se quitte en écrasant ma brune
Et je repars sur ma piste…

Le Corbeau, 2010

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2/03/2013 (Loys Masson)

 

Nous appareillâmes un soir d’octobre

Aux étoiles.
L’ancre racla la coque

Il y eut trois longs cris de la sirène

Et nous défilâmes par le travers

D’un grand vapeur aux trente-six lumières

Qui sommeillait doucement à la houle

Puis ce fut la bouée puis ce fut la route

Dans les écumes et les sifflements

De tout le navire tendu au vent.

L’île mourut au tournant de la lame

Les fanaux dansèrent le mât plia

La lune pleine monta sur l’avant

Et toute la mer fut blanche et troublante

Et tout le ciel fut mauve et se fondant.

Il y eut des anges dans les cordages

Qui chantèrent ; et nous fîmes rouler

Ce soir-là nos amours à fond de cale

(Nous avions cru avoir bien oublié).

Cent jours nous fûmes entre ciel et eau
Perdus.
Nos membres étaient blancs de sel
L’on tombait lourdement dans les creux d’eau
De vagues hautes comme des maisons
Avec des coups de cloche dans les brumes
Et des désespoirs dans les calmes plats.
Le cent-unième jour sur une terre
On débarqua – tout palmes et oiseaux
C’était pour des vivres frais et de l’eau.
Nous vécûmes dix nuits avec les femmes

Dans ce pays qui n’avait pas de nom
Et nos peines d’amour se réveillèrent
Là-bas dont on ne savait pas le nom.
Ah ! pourquoi, pourquoi ont-elles lavé
Dans de l’eau fraîche nos membres tout blancs
De sel ?
Car de nouveau l’on se souvint
De tout ce qui avait été la vie
Jusqu’à notre départ dans l’étendue.

Nous laissâmes le rivage à bâbord
Un soir où le ciel cuivré menaçait
Les matelots grimpèrent dans les vergues
L’on hala doucement la vieille ancre
Déjà toute tapissée de coquilles
Le pavillon flotta sur le grand mât
Et le bateau reprit sa route verte.
La nuit on se saoula avec du rhum
Pour oublier l’acre baiser des femmes
Qui avait le goût du feu sur nos lèvres
Et ce fut encore le ciel et l’eau
Et l’étendue pour trois longs mois et plus.

Nos amours nous hantaient.
Nous dessinâmes
Chacun un profil aimé sur les voiles
Que la folle brise enflait doucement
Et les calmes jaunes faisaient sourire ;
On courut, on courut longtemps sur l’eau
Des phosphorescences nous escortaient
Qui nous faisaient signe comme des yeux
Dans les figures placides des vagues (Et nous nous rappelions nos fiancées).

Nous frôlions des récifs tout blancs d’écume
C’était la salive de l’Océan
On s’en allait vers le
Nord n’importe où
Courant fort sur la mer anthropophage
Doublant notre voilure quand l’amour
Dans un port nous gardait deux soirs de trop
Tout au loin vers le
Nord de l’Océan
Dépassant des cadavres de bateaux

Que léchait la langue agile des flots.

Et l’on dégueulait dans les étendues

Un mélange d’alcool et d’amour

Nos baisers perdus suivaient le navire

Sur la houle verte de l’étendue

(
Et nos fiancées boudaient dans les voiles).

L’on fila cinq ans, l’on fila dix ans
Il y eut dix années d’eau sous la quille
Et dix années de brise dans les voiles
Sur tous les abîmes de l’océan
Et dix années de mer dans notre histoire.
Quelques-uns flanchèrent et descendirent
Qui s’étaient découragés d’arriver
D’autres on les descendit aux requins
Qui suivaient depuis toujours le navire.
Chaque soir en haut du grand mât montait
Le capitaine découvrir le
Nord
Qui se cachait si bien dans les brouillards :
Un matin venteux on changea de voiles.

Ah ah mais n’était-ce pas ces dix ans
Les mêmes escales que l’on passait
N’avait-on pas dix fois passé le
Nord ?
Le premier qui le dit on le crut fou
Le second qui le crut on le pendit
Le troisième on le jeta aux requins
Mais le quatrième on le crut enfin.
C’est vrai,
Ton faisait le même chemin
Depuis ces dix années dans l’étendue
C’était les mêmes ports exactement
Où l’on avait mouillé dix ans avant
Dans notre voyage sur l’océan
L’étoile ne brillait que dans nos yeux
L’on avait suivi un rêve de plus
C’était pour ça ces longs dix ans de route
Le
Nord cherché le
Nord n’existait pas.

Le voilier Nord, Loys Masson

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26 février (Victor Hugo)

Dante écrit deux vers

Dante écrit deux vers, puis il sort ; et les deux vers
Se parlent. Le premier dit : – Les cieux sont ouverts.
Cieux ! je suis immortel. – Moi, je suis périssable.
Dit l’autre. – je suis l’astre. – Et moi le grain de sable.
– Quoi ! tu doutes étant fils d’un enfant du ciel !
– Je me sens mort. – Et moi, je me sens éternel.
Quelqu’un rentre et relit ces vers, Dante lui-même :
Il garde le premier et barre le deuxième.
La rature est la haute et fatale cloison.
L’un meurt, et l’autre vit. Tous deux avaient raison.

Dante écrit deux vers, Victor Hugo

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Bruno Schulz – extraits choisis (réflexions)

« La mythification de la réalité

 L’essentiel de la réalité est le sens. Ce qui n’a pas de sens n’est pas réel pour nous. Chaque parcelle de la réalité vit dans la mesure où elle participe d’un sens universel. De vieilles cosmogonies exprimaient cela par la sentence : « Au commencement était le  Verbe. » Ce qui n’est pas nommé n’existe pas pour nous. Nommer une chose équivaut à l’englober dans un sens universel. Un mot isolé, pièce de mosaïque, est un produit récent, résultat – déjà – de la technique. Le mot primitif était divagation tournant autour du sens de la lumière, il était un grand tout universel. Dans son acception courante, le mot n’est plus aujourd’hui qu’un fragment, un rudiment d’une ancienne et intégrale mythologie. D’où cette tendance en lui à se régénérer, à repousser, à se compléter pour revenir à son sens entier. La vie du mot. […] La vie, le développement du verbe, ont été poussés sur le chemin utilitaire, soumis à des règles étrangères. Mais, dès que le mot libéré de la contrainte est laissé à lui-même et rétabli dans ses propres lois, il se produit en lui une régression : il tend alors à se compléter, à retrouver les liens anciens, son sens, son état primordial dans la patrie originelle des mots – et c’est alors que naît la poésie.

[…]

[…] La poésie reconnaît le sens perdu, elle restitue aux mots leur place, les relie selon certaines significations. Manié par un poète, le verbe reprend conscience, si l’on peut dire, de son sens premier, il s’épanouit spontanément selon ses propres lois, il recouvre son intégralité. Voilà pourquoi toute poésie est création de mythologie, tend à recréer les mythes du monde.

[…]

[…] Avec le temps, le mot se fige, il cesse de véhiculer des sens nouveaux. Le poète rend aux mots leur vertu de corps conducteurs, en créant des accumulations où naissent des tensions nouvelles. […]

On considère généralement le mot comme une ombre de la réalité, comme un reflet. Il serait plus juste de dire le contraire ! La réalité est une ombre du mot. La philosophie est, au fond, philologie, étude profonde et créatrice du verbe. »

«  Lettre à S.I. Witkiewicz

Les débuts de mes dessins se perdent dans un brouillard mythologique. Je ne savais pas encore parler que je couvrais déjà tous les papiers et les marges des journaux de gribouillis qui éveillaient l’attention de mon entourages. C’étaient tout d’abord uniquement des voitures et des chevaux. […]

Je ne sais pas comment se forment en nous dans notre enfance certaines images d’une signification décisive. Elles jouent le rôle de fils plongés dans une solution, le long desquels se cristallise le sens du monde. […]

Il y a des sujets qui nous sont prédestinés, qui nous attendent au seuil de la vie. Telle fut, à l’âge de huit ans, ma perception de la ballade de Gœthe, avec toute sa métaphysique. J’en avais saisi, pressenti, le sens, filtré par la langue allemande que je ne comprenais qu’à moitié, et, bouleversé jusqu’au fond de l’âme, je pleurais lorsque ma mère me la lisait.

De telles images constituent la richesse de l’esprit et son programme, donnés de bonne heure sous forme de prémonitions, de sensations à demi conscientes. Je crois que toute notre vie se passe à interpréter ces aperçus, à les filtrer à l’aide de tous les contenus qui nous arrivent plus tard, en utilisant toute l’étendue de l’intelligence à laquelle nous pouvons atteindre. Ces images précoces délimitent les frontières de la création des artistes, qui, elle, découle de principes déjà tout prêts. Les artistes ne découvrent rien de nouveau, ils apprennent seulement à comprendre de mieux en mieux le secret qui leur a été confié au début, et leur création est une exégèse continuelle, un commentaire de cet unique verset imposé. D’ailleurs, l’art n’éclaircit pas jusqu’au bout ce secret. Ce nœud de l’âme n’est pas un faux nœud qui se défait lorsqu’on en tire un bout. Au contraire, il se resserre. Nous le tripotons, nous suivons le fil à la recherche de son extrémité, et l’art naît de ces manipulations.

[…] »

Bruno Schulz, extraits de « Textes divers » (à la fin du livre, après les récits eux-mêmes), traduits du polonais par Thérèse Douchy, Les boutiques de cannelle.

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