Santé et bien-être

 

Arborant crinière de ciel
Qu’il secoue comme une oriflamme
Coiffant son immense isabelle ;
Sous chaque pas un épigramme
Sans métal son ongle martelle ;
Le temps paraît au ciel de flamme.

 

Il fait si jaune dans le soir
Que les couleurs sortent de moi
Et de mes cils entrelacés
Comme eux j’ai cessé de vouloir
M’éteindre lentement parfois,
J’aimerais souplement cesser

 

Il me semble que j’ai vécu
trente vies et ouvert les yeux
trente fois sur dix mille jours –
Il me paraît en avoir bu
de cent fois neuf étés le feu
– mais combien de fois les amours ?

 

Luisant d’un lointain jaune ciel
Et profilé comme un calame
Il dévora nos immortelles
Et stramant, pique et colle et gramme,
Foulant sélam et tourterelle
M’emporta loin d’où nous parlâmes

 

Mensonge l’agonie du soir
Pour ma poitrine sans trépas
Pour mes paupières embrassées
Mésoubli de mon désespoir
Sans que revienne sur ses pas
La cavale toujours pressée

 

Il me semble que j’ai vécu
sans vivre et sans fermer les yeux
deux fois en trente mille jours –
Il me paraît en avoir bu
neuf cents étés d’un même feu
– brûlant une fois pour toujours !

 

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Non classé, Santé et bien-être

21 novembre 2010

Novembre ; je suis en exil. Novembre est-il partout le même ? Je le crains, oh ! oui, je le reconnais bien, il me délivre ici la même hypocrisie, mensonge latin d’une gestation qui arrive à son terme… onzième mois. L’enfant est-il né – quel enfant ? Je le crois, septembre m’offrit le voyage et la bohème, et la nouveauté à l’envi. Il y avait cette foule d’arbres, et les lumières sur le fleuve, dont je pensais pouvoir subsister… l’automne vint.  D’arbres il reste ces silhouettes décharnées – quelques copeaux rouges sang s’y balancent encore tristement – trop disséminées, on voit au travers. Et toute cette eau, prétendument sauvage, toujours je la vois – trop fade bien que jamais la même – couler dans le même sens, toujours, et je m’y jetterais bien pour retrouver l’immensité salée vers laquelle elle fuit sans relâche. Novembre, je te connais bien, ta noirceur terrible, je la supporte dans le souffle de la multitude des cadavres de feuilles qui tourbillonnent, dans la force des essences décennaires qui ont essuyé d’autres tempêtes et que je vais voir debout année après année, dans la familiarité des chemins inconnus qui partagent pourtant ce même passé péninsulaire ; je l’accepte dans l’odeur de goémon des vieilles criques, dans la splendeur des orages qui remuent la majesté de liquides démesures, dans le mugissement des vents – mot euphémique – qui recèle des rires salés d’amphibiennes, des cavalcades d’esprits cornus, des chants et déchants tintinnabulants d’enfants de la nuit. Mais ici ? De nuit comme de jour elle suinte dans l’obscure inhospitalité d’un environnement indéchiffrable ; tu la laisses dégoutter dans le vide de mon entendement, sans qu’aucun vent ne la balaye ni qu’aucune pluie ne la lave, et elle se répand sur les derniers miroitements chaleureux, assombrissant tout de ce qui m’est déjà étranger. Novembre : l’antique épreuve prend un visage déconcertant. Comment traverser ce mois de ténèbres, et ses rets aveugles qui m’enserrent ; oh, noire mélancolie, faut-il que tu t’imprègnes de nostalgie ? J’erre entre mes murs, car je crains maintenant la morsure d’un froid purulent. Miel et épices sont à peine assez pour mon corps ; comment nourrir mon âme ? J’ai bien tenté, en arpentant les rues et les chemins mal aplanis, en visitant l’ancienne forteresse et l’histoire de ces lieux, de trouver la lumière intérieure de cette région au charme énigmatique. Seules me répondent des angoisses anciennes. Mes yeux fermés voient des forêts aux odeurs de sous-bois puissantes, craquetant de branches et de pas étouffés, et des vagues immenses portant avec fracas la violence pure et souple crêtée d’une écume chuchotante, lames de sel toujours plus grandes, jusqu’à la déferlante. Mes yeux ouverts, remplis d’absences, souffrent de tendresses enfouies pour des gens et des lieux qui ne sont plus à ma vie. Affreux novembre, affreux, cette terre trop lointaine altère tes ruses et les fait insondables. Ailleurs, le mois est noir, autour de mes paupières recloses.

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Voyages

4 février 2009

 
Le soleil est intense; quelques flocons épars
Qui chutent calmement m’en renvoient des paillettes
Et je ferme les yeux, et la clarté muette
Pose, sous mes paupières, des taches léopard.
 
La lumière est franche et l’air est éclatant ;
Sous un ciel gracieux j’ai étendu le cou,
Héliotrope ; je me moque du contrecoup,
Je dore et n’attends rien d’un monde miroitant.
 
 
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18 mai 2006 – Vous reconnaîtrez peut-être un dessin (lignes 13 et 25-26)

Elle monte une à une les marches de la tour ; à chaque étage une fenêtre qui délivre une lumière diffuse. Elle ne regarde pas les fenêtres; elle sait. Elle monte, et si quelqu’un la voyait monter, il penserait sans doute qu’elle monte sans effort. C’est faux. Aujourd’hui tout est lourd à porter, mais elle monte en silence, songeuse et rapide pourtant. Quand elle arrive là-haut, elle semble hésiter ; le vent s’engouffre dans la tour. Elle ne frissonne pas. Elle arrive d’un coup en pleine lumière, et ses yeux se plissent brièvement. Elle est sur la terrasse, à cinq ou six coudées du sommet, où l’air est pur et frais, et la vue remarquable. Elle le sait. Elle ne pense même pas à la vue. La terrasse est large, encadrée par une rambarde de marbre froid. Elle marche tout droit. Au milieu de la terrasse, il n’y a pas de garde-fou, mais une avancée, très longue, comme un chemin surplombant le ravin, lisse et étroit. Elle avance, lentement mais d’un pas sûr, sans regarder ni derrière elle ni à ses pieds, comme si elle avait répété mille fois ces gestes que personne ne l’a jamais vue accomplir. Arrivée au bout, juste au-dessus du torrent, à sept-mille pieds de haut, elle s’arrête. Ses yeux se ferment. Peut-être pense-t-elle à tout ce qu’elle a perdu, à son empire qui aujourd’hui s’est effondré ; le versant ouest de la montagne face à elle, naguère verdoyant, regorgeant de vie, de fleurs et de bêtes sauvages, est à présent ravagé, son sol souillé du sang de son peuple. Elle avait pourtant pensé pouvoir sans subir de nombreuses pertes repousser l’ennemi ridicule qui défiait son empire sylvestre. A l’aube, ses guerrières, silencieusement postées entre les branches au faîte des sapins, avaient fondu sur l’armée qui venait de franchir le col ; contre toute attente, elles avaient été submergées par le nombre des assaillants. Elles s’étaient vaillamment défendues, avaient respecté leur serment de ne pas s’envoler pour battre en retraite. Elles ont combattu jusqu’à la mort, venant chacune à bout d’une demi-douzaine de soldats avant de rendre l’âme. Elles ont défendu chaque pouce de terrain, mais l’ennemi a réussi à pénétrer dans la cité des femmes ailées. A présent toutes ont péri, entraînant tous les guerriers dans la mort. Peut-être est-ce ce à quoi elle pense tandis que le soleil s’infiltre à travers ses paupières closes. Elle sait que la soif de la terre n’est pas épanchée, qu’elle est la seule à vivre encore, que la montagne cruelle voudrait un dernier sacrifice. Elle rouvre soudain les yeux ; leur éclat défie celui du soleil. Elle se cambre, rejette la tête en arrière. Peut-être oublie-t-elle qu’elle n’a pas d’ailes, qu’elle vient d’un ailleurs inconnu des habitantes de cette cité qu’elle avait fondée il y a si longtemps ; mais bientôt cela n’aura plus d’importance. Ses pieds dépassant légèrement du bord de la passerelle de pierre, majestueuse, elle bascule lentement en avant.
Sur le versant ouest, un mourant aperçoit, dans sa dernière vision, une comète passer en plein jour, se détachant nettement sur le ciel pourtant clair. Elle file, infidèle, au-dessus de sa tête, et disparaît par-dessus la crête.
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