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2 juin 2015

Avez-vous déjà rencontré la haine ? L’avez-vous jamais connue ? J’ai eu cet honneur dans mon jeune âge, bien qu’on l’habillât d’autres noms : jalousie le plus souvent – en voulant dire envie, naturellement, pour désigner ce sentiment d’une faveur fatale, rarement avérée d’ailleurs, sentiment qui ne manque d’accompagner et de nourrir la haine que par accident –, colère parfois, ou encore folie – à laquelle il lui est arrivé sans doute de confiner plus d’une fois dans l’histoire de tous les peuples. Quant à moi, je l’ai côtoyée certes sous des dehors plus civilisés, certes bien peu efficace, mais néanmoins inflexible. Je ne l’ai pas comprise jusqu’à ce qu’elle s’allumât en moi, bien plus tard ; alors nous vécûmes ensemble. Ce fut ensuite que je suis l’identifier et vis clairement que son visage m’avait été familier. Qui sait si durant cette longue période d’exposition je ne l’avais pas justement contractée ? (Puisqu’il m’a bien paru qu’elle était parfaitement étrangère à ma nature.) Mais comme je l’ai dit elle était casquée, illisible, et les mots après tout ont un sens – en cela, le récit de mon enfance, faute sans doute de précepteurs russes, est insignifiant.

Récemment je l’ai vue à nouveau. Nous partageons le même toit, bien que la répulsion qu’elle m’inspire m’impose – le monstre a déjà glapi deux fois dans ma direction – immédiatement un besoin violent, viscéral si je puis dire, d’abandonner le navire où j’ai pourtant ma cabine, et certes pas gratis ! Que cherchent tous ces civils d’émotions dans la lecture de quotidiens tapageurs, dans le sexe, l’exotisme, dans le dernier téléphone ou parfois encore dans le fond cyclopéen d’un verre de vin ? C’est dans celui de votre dissemblable, cet étranger, qu’il suffit de plonger quand il vous en laisse l’occasion. (Car on n’entre pas dans l’œil humain comme dans un moulin : cela s’offre ou se mérite.) De le soutenir lorsqu’il dégobille la créature hors d’elle-même. Alors c’est une décharge – vingt mille volts, les cartouches d’un pistolet automatique, cinq tonnes de gravats, le projectile d’un trébuchet, le tatami qui vous claque à quatre-vingts à l’heure. La stupéfaction. Ah ! oui, quelque chose en vous se rappelle. La haine appelle la haine ; ce n’est pas un vain mot : c’est l’incantation qui vous laisse stupide, celle de la Bête qui résonne à l’envi dans les tréfonds de vous, qui se répand en échos fulgurants dans vos cavernes, le long d’antiques et froides galeries, jusqu’au sépulcre. (Il y a un sépulcre.) Votre Bête momifiée, alors, ouvre un œil caïn. Il faut la bercer, puisqu’on ne saurait la tuer, jusqu’à ce qu’elle se rendorme : il faut battre en retraite : il faut fuir. De la couardise ? Mes dehors bravaches malgré moi ne sachent pas me contraindre à m’en défendre : oui, j’ai connu le mal, j’en suis atteinte, je le porte comme un foyer infectieux en sommeil. Je ne crains pas tant les ravages de l’autre Bête, à tort peut-être, que de sentir ma propre disgrâce essaimer dans mes membres, enfler, toucher mon âme de ses doigts vaporeux et dégoûtants, que de n’être pas suffisamment forte – je le dis sans honte – pour l’étouffer, pas assez saine pour la vaincre. Ce soir-là, désertant le champ d’honneur et mon amour-propre agoni, je laissai partir l’autre avec la sienne et sans comprendre rien de ce qui m’anime comme de ce qui m’inanime. Et puis je partis, j’entrai dans la nuit fraîche berçant ma haine comme un enfant meurtri.

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29 janvier 2014 – Aria marine

 

(Récitatif)

Dans l’air un dernier frisson
Dans ses yeux
Le reflet de l’astre
S’éteint
Voici
Voici la mer qui vient
Ses vieux
Bras comme des pilastres
Roulant vers sa moisson
Chancie.

 

(Air)

Immensité phosphorescente
À l’horizon encore mouillé
De rouges courbes maquillé,
Elle s’apprête, calme et lente ;

En face, une main dans le sable
Crispée comme sur un trésor,
Assis, le dos droit contre l’or
Du roc, l’homme attend l’ineffable ; 

De curieuses vapeurs d’étoile
Floutant l’angle de son regard
Échouent à dévier le dard
De son œil plongé dans la toile ;

L’homme contemple la beauté
Du soir sien qui répand, vainqueur,
Le nectar versé de son cœur
Peignant au doigt le ciel d’été.

L’immensité se fait tremblante ;
L’ombre dans son dos s’est brouillée ;
L’éclat du granite a rouillé ;
Sonne l’heure phosphorescente !

La sarabande des étoiles
Foule à présent ses yeux hagards
Qu’un baiser rougit de ses fards ;
L’homme a un sourire, qui se voile.

Empli du désir périssable,
Vif et bref, d’embrasser encore,
Son œil s’embrase et il adore
Plus loin que l’eau infranchissable ;

Pour toujours la nuit est montée,
Lavant la main de sang souillée
Dans la mer, temple agenouillé,
Phosphorescente immensité.

 

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9 mars 2012

 – 

Ce soir les années ont passé

Il faisait beau dans le miroir

Qui doit être au fond d’un tiroir

Si j’avais su j’aurais dansé

Quand les rideaux étaient tirés

J’aurais branché le tournedisque

Mis vingt centimètres de risque

Sur ma nuque un ruban doré

Et avec Strauß ou bien Händel

Jacques Brel ou Boris Vian

Visage clos et souriant

Inventé un autre rondel ;

J’aurais déposé ma vieillesse

Moi, qui crevais de tant d’antans,

Encor bien loin de mes vingt ans

J’aurais feint la délicatesse

Flottante d’un ruban doré

Me serais rêvée odalisque

Lointaine comme un obélisque

Ou reine folle et adorée

Exhortée par des chants de liesse

Pour moi tous ces tambours battant

Et mes membres les écoutant

Obombrant le soir d’allégresse

Si je l’avais su éternel

J’en aurais fait un soir brillant

D’ombres chinoises, dépliant

Mendelssohn et Carlos Gardel

Déjà les vingt ans trépassés

Mon œil est toujours aussi noir

C’est ce qu’en dirait le miroir

Si sa glace n’avait cassé.

– 

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17 mai 2009

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– 

J’ai perdu mon chemin et j’ai perdu le temps
De regarder le monde le cœur dans les yeux.
J’ai perdu le courage et je ne sais pas mieux
S’il existe en moi cet invincible printemps.

– 

On dira ce qu’on veut mais je sais que le monde
N’attendra pas longtemps que je prenne le pas ;
On croira ce qu’on veut mais la vie n’attend pas ;
N’atteindra que néant la marche vagabonde.

– 

Deux routes se croisant tendent un carrefour ;
On évite les flaques ; voilà le petit jour ;
Le vent balaie les feuilles et l’éclat dégringole.

– 

Le diable malveillant nous attend au détour.
Perclus et hésitant, l’œil vague aux alentours ;
Il faut courir tout droit, chante le rossignol.
(J’ai récupéré un brouillon de février 2006; les 7 premiers vers sont d’origine.)

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27 Avril 2009

Il y aurait un chat, œil vert en robe grise ;
Il y aurait un arbre, à ses longs doigts poindraient
Les premiers bourgeons; la pie s’y poserait ;
Le chat miaulerait, pour la forme requise.
Et dans le jour serein, le chat, la moue exquise
Contemplerait son arbre, y voyant la forêt ;
L’arbre, tout attendri, à son chat sourirait.
Sous un soleil ancien, les voici qui devisent.
Car telle est notre vie qu’elle ne laisse fixer
Les instants les plus beaux des instants partagés
Que pour les savoir fuis et nous en affliger.
Trop de mélancolie vient encore à passer
Par l’œil vert interdit, à la vue dégagée ;
Mais l’arbre est abattu, et le ciel est chargé.
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