Santé et bien-être, Simplement, Voyages

16 mai 2017

Suave langueur
Entre les fenêtres montrant les moutons innombrables me tournant le dos
Retour d’une mélancolie légère
Après l’éveil de la chair enfin ébranlée par les rayons qui font mûrir la peau
Temps funambule
Ce sont les instants bénis sous le visage encore chaud
Appel sans nostalgie
Toute la lumière des années fondant sur l’humeur de mes eaux
Souvenirs fantastiques
Larges bleus obsédants
Glissant des fonds secrets de mon enfance caressant les jeunes roseaux
Clarté élémentaire qui se donne
Manifeste corps immensément peuplé dans lequel exister le temps d’un envol de corbeau
Muette symphonie
Avant les signes du soir toucher du bord des lèvres au calice d’un lis d’eau
Sentiment pathétique
Pour m’animer encore scintillent de lits de rivières de larmes d’hommes les vibrants tableaux
Désir de l’essence des autres
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Actualités et politique, Non classé, Plastique, Simplement

(samedi 7 novembre 2015)

Rosa Bonheur, Moutons près de la mer, 1865

Rosa Bonheur, Moutons près de la mer, 1869

D’aussi loin que je me rappelle, je ne crois pas avoir jamais, même enfant, été ignorante du lien existant entre les bêtes vivantes que je pouvais à l’occasion voir et toucher moi-même – habitant pour ainsi dire à la campagne et, de surcroît, étant en cette période jeannette puis guide de France – et la viande, le poisson, toute forme de chair animale à proprement parler qui était chaque jour au menu sans que j’y trouvasse rien à redire, qualité et préparation mises à part. En cela je crois différer d’un grand nombre de mes contemporains de cette aire sociale et culturelle que l’on nomme Occident (ou parfois encore Nord mais qui est à peine plus au nord qu’à l’ouest). Comment s’extasier devant des agneaux nouveaux-nés alors qu’ils iraient bientôt en retrouver des centaines d’autres dont les muscles et les graisses aboutiraient, une fois cuisinés, sur nos papilles et entre nos dents ? C’était absurde et je ne manquais pas de railler jusqu’à mes amis s’ils manifestaient ce genre d’attendrissement vain. On me taxait de méchanceté, voire de cynisme ; quant à moi qui n’ai jamais considéré le cynisme que comme une affaire d’actes et non de simple réflexion, je pourrais plus aisément – mais ce n’est pas le propos – retourner l’accusation, si je n’avais pris, depuis, conscience que ma lucidité à cet égard n’est sans doute pas monnaie courante. C’est que pour beaucoup, pour la majorité sans doute, le lien dont j’ai parlé est obscur – ou ignoré. Aussi, je ne sais s’il peut se faire en eux la découverte qui s’est opérée – et qui peut-être continue – à mes yeux.

Depuis plusieurs mois – la moitié d’une année sans doute, peut-être plus – je me rends compte que, ayant cessé de considérer les animaux dits d’élevage avant tout pour leur chair ou les produits d’icelle, c’est-à-dire que j’ai peu à peu cessé de voir leur existence comme moyen de la subsistance humaine, le regard que je passe sur eux m’apporte des sentiments nouveaux. Ainsi, ayant toujours apprécié les œuvres de Franz Marc, leurs nuances, leurs modelés, leur impression de vie, j’en ai nécessairement admiré les sujets – chevaux bleus, vaches jaunes, biches et renards insaisissables. De même Apollinaire ou Rilke traduisaient de loin en loin une beauté brute qui me semblait émerger de semblables utopies bucoliques, de paradis sauvages et sauvageries anthropomorphiques qui n’existaient pas. À l’heure qui sonne j’ai appris – sans que ce fût volontaire de ma part – à ressentir cette même beauté. Sans prétendre m’être affranchie des canons esthétiques ou des références mythologiques, mes yeux observent l’animal quel qu’il soit comme un individu distinct des autres, le membre d’une autre espèce dont la vie se déroule sans heurter la mienne. Je le regarde – chat, pigeon, vache, carpe… – dans les instants de cette vie inconnue et qui ne se soucie pas non plus de la mienne. Je me souviens très précisément de cette couverture de magazine – très esthétique au demeurant – qui reproduisait en grand un poussin, jaune clair sur un fond noir. J’examinai l’harmonie des contours, la texture du plumage, la luminosité de la couleur. Quel beau sujet pour une aquarelle, ai-je songé. Ce fut à cet instant que je trébuchai dans ma propre pensée. En deçà d’un art, de la photo-même, ce poussin (je ne pensai pas encore – ce poussin en particulier) est une merveille. C’était, comme je l’ai dit, un sentiment nouveau que je repérais plutôt qu’une idée neuve et, bien sûr, informulé. Néanmoins la source ne s’en tarit pas puisqu’il revint en moi plusieurs fois et avec une pureté qui m’amena insensiblement à l’identifier. Certes, il y a belle lurette que la notion de « nuisible » (du point de vue de l’activité humaine – et avant tout lucrative) a été rejetée pour absurdité hors du cadre de ma conception des bêtes ; il aura fallu toutefois que j’embrassasse une vie qui ne dépendît pas essentiellement du traitement de la leur pour que, enfin, mon observation fût débarrassée du filtre de l’utilité, je l’espère irrévocablement.

Bien sûr, j’ai pu naguère contempler avec ravissement des oiseaux sauvages passer dans un décor littoral ou lancés parmi des paysages de montagnes. Mais cette grâce que j’admirais dans la nature ou sa création (s’il m’est permis d’employer ce terme hors toute religion) ne s’étendait pas aux créatures seules. Il me faut songer à Wilfred Thesiger, qui constatait ses compagnons arabes imperméables à la magnificence des dunes, des ciels, des ergs. Pour eux, notait-il en substance dans Le Désert des Déserts1, il n’était de beauté que là où l’on servait un but qui leur était intelligible : ainsi une oasis ou une terre fertile pouvaient être objet de joie, mais pas des sols arides ou des nuits pleines de dangers. Le romantisme européen, selon mon opinion, a dû œuvrer pour la libération de paysages qui avaient été domptés par, et pour, l’homme et la considération d’une nature laissée sauvage délibérément – lorsque des siècles de lutte humaine pour la survie de l’espèce ont eu vu celui-là acquérir la puissance nécessaire pour asservir celle-ci, s’il le fallait. Mais cette acceptation commençait à la marge de l’activité humaine et les animaux sur lesquels elle reposait, gibier ou bétail, bêtes de somme ou de monte, restaient pour ainsi dire à l’entière disposition, à l’usage et à l’abus fréquent de l’humanité. Aussi puis-je comparer le regard posé par la grande part de mes contemporains sur les bêtes qui croisent leur chemin à celui posé sur leur environnement minéral par les Bédouins de Thesiger, les uns comme les autres n’ayant peut-être jamais envisagé pouvoir percevoir le monde différemment.

Désormais j’ai ce don : admirer le galbe d’une croupe, la texture d’une toison, le motif d’une compagnie de canards sans arrière-pensée, sans y superposer les éléments familiers de la civilisation ou les caractères du genre humain. À présent que je n’ai plus aucune raison de considérer ce en quoi elle me sert, à moi humaine, j’ai l’impression d’avoir levé un pan du rideau sur l’inestimable richesse de la vie des autres espèces, que la nôtre contraint tant, et sur leur inépuisable différence.

1 Bien que je ne donne aucune citation textuelle, je me réfère à la traduction de Michelle Boucher-Forner.

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