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War es dir, dem diese Lippen bebten – Tieck (Était-ce pour toi que frémirent ces lèvres)

Essai de traduction-adaptation :

 

Était-ce pour toi que frémirent ces lèvres,
Pour toi, le doux baiser offert ?
Une vie mortelle procurerait donc un tel plaisir ?
Ah ! quelle clarté, quel éclat flottaient devant mes yeux ;
Que mes sens étaient tous suspendus à ces lèvres !

 

Le regard des yeux clairs
Était habité d’une fièvre qui tendrement m’interpella ;
Tout se remit à tinter en mon cœur,
Mon œil chavira
Et les airs retentirent de chants d’amour.

 

Couple d’étoiles,
Les yeux brillaient et les joues
Agitaient les cheveux blonds ;
Regard et sourire étendirent
L’aile et les douces paroles
Éveillèrent le plus puissant des désirs :
Ô baiser ! comme était ardent le rouge de ta bouche !
Et je mourus, ne prenant vie enfin que dans la plus belle des morts.

Par Ove Madn

Et voici le (beau) poème original :

War es dir, dem diese Lippen bebten,
Dir der dargebotne süße Kuß?
Gibt ein irdisch Leben so Genuß?
Ha! wie Licht und Glanz vor meinen Augen schwebten,
Alle Sinne nach den Lippen strebten!

In den klaren Augen blickte
Sehnsucht, die mir zärtlich winkte,
Alles klang im Herzen wieder,
Meine Blicke sanken nieder,
Und die Lüfte tönten Liebeslieder.

Wie ein Sternenpaar
Glänzten die Augen, die Wangen
Wiegten das goldene Haar,
Blick und Lächeln schwangen
Flügel, und die süßen Worte gar
Weckten das tiefste Verlangen;
O Kuß, wie war dein Mund so brennend rot!
Da starb ich, fand ein Leben erst im schönsten Tod.

Johann Ludwig Tieck

 

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L’interstice où je me trouve ouvre sur l’infini. Je peux entrevoir les vingt-mille-et-une lieues d’ombre sous mes pieds, plus bas mon regard se perd mais ce n’est pas le fond – si tant est qu’il y en a un. L’obscurité portée se meut avec moi, est-ce le puits que j’ai toujours craint, la folie, que je porte aux tréfonds de moi ? Depuis bientôt dix mois et cette douleur estompée (hier : encore un triste non-anniversaire), jamais (je crois) je n’ai eu à ce point conscience de notre condition mortelle. Oui, j’ai cette conscience de la mort, chaque jour (est-ce morbide de penser, à l’évocation d’un être aimé : je serai triste quand tu mourras, si tu meurs avant moi ?). Je ressens ce frisson, ce resserrement de la pompe vitale, qui me rappelle son existence.

Et depuis presque un mois : je pense. Je lis, n’importe quoi ; je lis et pense. Probablement, au bord de l’abîme du futur proche, suis-je bien en train de vivre mes dernières vraies vacances ; vraies comme je n’en ai connu depuis des années, à cette époque où la couleur et les doubles battants de papier suffisaient à me nourrir (où, dans un Tintin, j’ai un jour découvert le mot : « innocent »), vraies comme un retour à l’éveil ; mes dernières parce que voici un seuil que, méfiante, je me suis toujours gardée de franchir, et que ce qui se trouve de l’autre côté de ce jour prochain et vague ne m’appartient plus, n’est plus, n’est pas à moi, ce ne sera déjà plus moi, alors. Je ne peux faire comme si, les yeux grand ouverts je ne veux pas perdre un miette de ce qui est de ce côté-ci, inutile de dire : je suis comme vous au fond, ou : je serai à la hauteur, ou encore : il y a telle ou telle priorité et je m’y plie. Cependant que le livre dans lequel je suis fait claquer ses dernières pages, je vois tout aussi limpide qu’au départ l’enfance (vous lui donnez ce nom), l’enfance forcée, pressée, scellée croyais-je, l’enfance qui jamais ne me passera, qui reste intacte à la fin de mon livre. Là pour le prochain.

J’abats une carte, non au hasard. La Mort. Ce n’est pas la mort d’un monde, tout ici n’est qu’un jeu, un tarot (auquel croire ou non). À l’envers : la prochaine « je » de cartes, que je n’habite pas encore. Il n’y a aucune promesse en elle, l’espoir est sans objet. La soif au bord m’habite sans me tenailler, me pousse sans me presser puisque c’était toujours là, dessous, là où j’ose à peine découvrir les barreaux de la cage : le fauve. L’oiseau. L’arbre sacré. L’air brûlant. Tout ceci et plus, tout étant tout à fait autre chose, ardent, un dedans ouvert, un être retourné, peut-être une âme ? Bientôt la noyade dans l’insondable, bientôt la mise à nu au milieu d’êtres, d’habitudes, d’un langage ancien et nouveau, et méconnu, bientôt la dissolution. Subsistera-t-elle ? Y aura-t-il la nourriture de cette « je » qui vais venir ? L’appréhension ne me quitte pas depuis ce presque mois, elle m’entoure de son étau brumeux – et la corne sonne au bout de chaque soir, avant une nuit pareille à la nuit d’autrefois, qui se déploie au tambour plus soutenu et où fermente l’angoisse (en volutes où implose parfois la terreur) depuis la graine d’angoisse primaire qui naquit avec moi.

La peur est de mes sentiments (je m’autorise à dire sentiments et non simples émotions, à cause de leur permanence) évidents, latents mais toujours au présent simple, eau qui ne dort que vaguement. Je suis drapée d’un manteau de peur qui ne demande qu’à s’éployer. Et sous le manteau lourd rabattu même sur mes yeux, que seul décroche parfois l’épuisement, la soif dévorante fait fi de l’impermanence de toute chose, fi du trouble des reflets, fi de mon éphémère. Il y a dans ce gouffre tellement d’espace inaccompli ! Et je ne suis que dans le mouvement, avalant la vie ; seul me reste le serpent couché formant un huit, devant, tout autour de, à moi minuscule. Dans la nuit enfin je me vois. Mon essence  insonore, infime, ma légèreté (qu’on le veuille ou non) absolue : je suis une énigme, un photon.

30 septembre 2012 – Je verrai

En passant
Autres

3 janvier 2011 – Lettre dans la nuit

Rouge-gorge familier (je ne suis pas propriétaire de cette image)

À toi, cela fait un moment que je voulais écrire, depuis que j’ai su que tu ne me lirais plus jamais… Que dire à celle qui n’est plus ? Quel hommage pour toi, en faut-il un ? Je vole du temps à mon sommeil pour commencer ce travail absurde, mais il me semble que je te le dois, à toi qui n’as jamais su dévoiler ton cœur, dire ni montrer ton amour, à toi à qui il me restait tant de questions à poser.
La relation entre toi et moi était-elle un manque ? Ou ta vie a-t-elle été pleine de manque ? Je n’ose imaginer ce à quoi tu as dû renoncer… il serait cruel de te dire que tu es passée à côté de ta vie, aussi je l’écris, à toi qui ne me liras plus jamais.
Nous sommes séparées par deux générations, et nous sommes maintenant séparées par ce mur qu’est la mort, et pourtant c’est un peu de ton sang qui coule dans mes veines. Nous n’avons jamais habité à beaucoup plus de deux heures de route l’une de l’autre, et nous nous voyions peu. Tu as toujours été un peu lointaine, ton monde n’était pas tout à fait celui où tu avais ta place bien rangée – peut-être de la même façon que je n’appartiens pas au monde qui m’environne, ceci nous rapproche-t-il ou nous éloigne-t-il ?
J’ai glané ça et là, par toi, par tes enfants et tes autres petits-enfants, des parcelles de ce que tu as pu être et de ce que tu n’as pas réussi à être. Toi, élève douée – élève que j’imagine d’une certaine façon différente des autres, un peu à l’écart, une étrangère familière au milieu des autres enfants – à la belle écriture penchée, harmonieuse et déliée, toi, douée pour la musique – on t’a mis entre les mains une mandoline, héritage d’une tante beau d’aspect mais au son ingrat, alors que tu rêvais de jouer du violon, comme les autres filles, d’ailleurs était-ce un présage ? – toi qui étais douée pour le dessin – tu savais apprécier les proportions, le compas dans l’œil, tu n’aimais pas trop Picasso – qui rêvais d’être institutrice, ta sensibilité – jamais tu n’en as montré une once à ta descendance – très particulière n’a pas supporté les humiliations des « bonnes » sœurs. Tu as tourné le dos aux études, tu es repartie. Tu t’es mariée.
Est-ce alors que tu es morte pour la première fois ?
Les souvenirs joyeux que tu te plaisais à nous raconter, la campagne, la ferme, le café, tes cousins et cousines, tous étaient enclos derrière ce premier mur. Les personnes encore en vie et que tu aimais, en dehors de ta famille proche, jamais tu ne les as revues.
Tu as eu des enfants, beaucoup d’enfants, beaucoup de douleur – tu n’as jamais été une mère juive, tu n’as jamais été une mamma non plus – et ces enfants que tu as élevés avec rudesse – et par délicatesse je ne dirai rien de l’aide qui vous a permis à tous de manger plus ou moins à votre faim – ont grandi les uns après les autres, sont partis, se sont mariés. La troisième génération est venue au monde, a commencé à se marier elle aussi. Et puis ton mari, mon grand père – jamais une plainte, le verbe fort et le rire bon enfant – est tombé malade, et lentement, il est mort.
Es-tu morte toi aussi pour la seconde fois ?
De ta dernière fin non plus, je ne dirai rien pour l’instant, sinon qu’elle fut trop longue et douloureuse – j’espère que les derniers instants t’ont apporté du soulagement. Ellipse. Un jour de neige, je suis allée voir ta dépouille au funérarium… ceux qui l’ont connue ont tous trouvé qu’elle ressemblait à ta mère. Moi, je n’ai vu qu’une enveloppe, vidée de ses forces par la maladie et vidée de toi, à laquelle les employés des pompes funèbres ont maladroitement essayé de redonner un visage de sommeil paisible, coiffant tes cheveux selon un mouvement qui ne te ressemblait pas, arrangeant ton corps grêle dans une immobilité que je ne t’ai jamais connue. L’angle inaccoutumé que l’on avait sur ton visage – toute petite femme encore rapetissée par l’ostéoporose, voilà que ton menton pointait, hiératique, vers le plafond – accentuait encore le changement saisissant de physionomie et l’étrangeté de tes traits. Seul le chapelet entre tes doigts cireux, jaunâtres, avait quelque chose de toi. Ce n’est qu’en me penchant sur ta joue froide – je l’ai ainsi imaginée, n’allant pas jusqu’au contact de la peau – que j’ai retrouvé ton ombre. Autour du lit les gerbes étaient multicolores, il n’y avait rien de guindé ni de triste, mais c’étaient des fleurs de serre – la terre était gelée depuis des semaines, il n’aurait pu en être autrement. Je me suis demandé si tu aurais préféré des fleurs des champs, et j’ai imaginé une vaste prairie bien sauvage – comme tu l’as toujours été – rien que pour toi. Ces deux visites ne m’ont provoqué aucune émotion (sauf à la fermeture du cercueil, refermé sans repli des coussins sur ton visage exsangue, pauvre petit visage que j’imaginais ballotter sous le couvercle dur de bois verni). Car ce qui restait sur terre n’était plus toi.
Déjà, alors que tu étais déjà à l’hôpital, je t’avais rêvée une nuit, dans un joli chemisier blanc ou crème – toi qui as toujours porté un tablier ou un vêtement de travail sans fioritures, sauf pour sortir – sous un ensemble rouge – jamais je ne t’ai vue porter cette couleur – déambulant joyeusement dès les premiers flamboiements de l’aurore, alors que ceux qui se trouvaient dans dans la maison étaient encore au lit. Était-ce ce que j’aurais voulu que tu soies, ce que j’aurais voulu pour toi ? Était-ce toi, dans ton absence à ta vie – depuis si longtemps que tu vivais extérieurement une vie qui n’était pas la tienne – ou encore ce que tu aurais pu être si le chemin avait tourné de l’autre côté à un moment de ton passé ? Ces images un peu vagues sont restées vivre en moi quelque temps, et elles sont retournées à l’oubli. Puis tu es morte.
Le rêve m’est revenu est mémoire à la lumière d’un autre. Le matin du premier de l’an, réussissant enfin à trouver le sommeil, je t’ai rencontrée, tu étais vivante mais condamnée. En trois jours, tu mourrais, ton état se dégradant d’un jour sur l’autre. Tu étais surprise mais non trop angoissée, tu n’allais pas connaître de longue agonie. Je te revois, était-ce le premier ou le second jour ? Nous étions sur la terrasse carrelée de ton jardin, nous discutions toutes les deux. Tu étais alerte, souriante et volubile dans une jupe rouge au genou, un beau chemisier clair sous un gilet assorti à la jupe. Colorée. Tu me disais tout ce que je devais savoir, tu me rassurais – sans doute m’as-tu appris des choses sur ta vie, mais aussi sur la vie et sur ma vie – tu ne pouvais pas m’abandonner sans que je sache. Il faisait bon dehors, le temps était-il beau ? Le ciel du moins était lumineux. Je n’ai aucun souvenir conscient de ce que tu m’as dit ni d’un écoulement ressenti de ces trois derniers beaux jours. Tout ce que je peux fixer avant que l’oubli me le vole se raconte en impressions, sans détails, le rouge de ton habit et l’endroit nimbé de lumière.
Tu m’as offert la fin de la vie qui t’a manqué, la fin qui t’a manqué, ta fin telle que j’en ai manqué. J’ai chanté pour toi, et toi, tu m’as offert de derniers souvenirs qui n’ont rien à voir avec la mort. Quelle qu’a pu être ta vie, je n’oublierai plus… Merci pour ce sang qui bat à mon cœur et coule dans mes artères – cette vie – ce rouge. Merci pour l’amour.

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Voyages

19/10/2010

Soudain survint le jaune, englobant tout ;
Aux longs membres sombres le cuivre s’effeuillait,
Ne consentant plus d’ombre ; et le soleil brillait
Acrylique liquide, de partout.

Or d’entre les colonnes s’envolait
Une pluie d’éclats d’ors, qui fit comme un rideau ;
Et voilée, ma vie nue ne fut plus un fardeau
– Tout bas, déjà, l’automne s’étiolait.

Le monde s’offrait telle une couronne,
Joyeux et tournoyant tombeau de boutons d’or,
Et je m’étonnai de distinguer que la mort
Pût être aussi belle à qui lui pardonne.

Dans ce décor luisant je me coulais,
Foulant le blond tapis de feuilles gorgées d’eau
Sous la voûte ajourée où riait un rondeau ;
Mais blondeur n’eut qu’un temps, qui s’écoulait.

Immonde est l’aube murée qui grisonne,
Embrumant mon cerveau d’un linceul insonore.
La glace se tapit sous les tons que j’arbore
– Qui saura nommer ce qui m’empoisonne !

Souvent m’efforçant de rester debout
J’observe les troncs secs, sinistres et inquiets,
Et songeant que la sève, ambre en sommeil douillet
Sous l’écorce y subsiste, malgré tout.

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24 février 2010

La femme désolée comme la lande grise,
Assise sous le vent, ne voit pas les étoiles;
Courbée au bord du ru, elle amène la toile
Déployée au courant d’une triste chemise.
Absorbée par l’ouvrage, elle ne parle pas;
Mais son corps douloureux oscille, un peu crispé;
Elle fredonne une très vieille mélopée
Pour ceux qui ne reviendront jamais sur leurs pas.
La femme contenue comme la lande ardente
Arpente en ses pensées d’autres lieux, elle, encore,
Qui n’a jamais vu Rome et ne croit plus l’aurore;
Mais, lasse, elle poursuit sa tâche débordante.
Et ses mains vont et viennent, ainsi que l’eau amère,
Savonnant et battant le linge et les affronts
Ainsi, le tout dernier toucher que sentiront
Ces gens sera l’empreinte des mains d’une mère.
La femme dévastée comme la lande nue
Est fluette; elle a de grands yeux de chat-huant;
Son ventre flasque est mort. Y était-ce un bruant,
ou un enfant des fées ? Sa mémoire est ténue.
Elle est morte en travail, et n’a pu l’élever;
Une nuit lui reviendra son trousseau final,
Et quitteront ensemble la lande hivernale
La mère et, dans les bras, son enfant retrouvé.
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