Voyages

24 novembre 2016 – Entre aimer et la mer

Entre aimer et la mer
Se prélasse un buveur
De tasses sans saveur
Mais sans lâcher l’affaire
Il divague à ses heures
Entre aimer et la mer

Des algues ce rêveur
Tisse un long tapis vert
Et le serpent de mer
Coule et se fait rumeur
Des longs cheveux d’Emer
À ses yeux de pécheur

Et trop loin de la mer
Et de l’aimée l’aimeur
Oubliant leur flaveur
A glissé dans l’amer
Et cherche en vain son cœur
Entre aimer et la mer

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(samedi 7 novembre 2015)

Rosa Bonheur, Moutons près de la mer, 1865

Rosa Bonheur, Moutons près de la mer, 1869

D’aussi loin que je me rappelle, je ne crois pas avoir jamais, même enfant, été ignorante du lien existant entre les bêtes vivantes que je pouvais à l’occasion voir et toucher moi-même – habitant pour ainsi dire à la campagne et, de surcroît, étant en cette période jeannette puis guide de France – et la viande, le poisson, toute forme de chair animale à proprement parler qui était chaque jour au menu sans que j’y trouvasse rien à redire, qualité et préparation mises à part. En cela je crois différer d’un grand nombre de mes contemporains de cette aire sociale et culturelle que l’on nomme Occident (ou parfois encore Nord mais qui est à peine plus au nord qu’à l’ouest). Comment s’extasier devant des agneaux nouveaux-nés alors qu’ils iraient bientôt en retrouver des centaines d’autres dont les muscles et les graisses aboutiraient, une fois cuisinés, sur nos papilles et entre nos dents ? C’était absurde et je ne manquais pas de railler jusqu’à mes amis s’ils manifestaient ce genre d’attendrissement vain. On me taxait de méchanceté, voire de cynisme ; quant à moi qui n’ai jamais considéré le cynisme que comme une affaire d’actes et non de simple réflexion, je pourrais plus aisément – mais ce n’est pas le propos – retourner l’accusation, si je n’avais pris, depuis, conscience que ma lucidité à cet égard n’est sans doute pas monnaie courante. C’est que pour beaucoup, pour la majorité sans doute, le lien dont j’ai parlé est obscur – ou ignoré. Aussi, je ne sais s’il peut se faire en eux la découverte qui s’est opérée – et qui peut-être continue – à mes yeux.

Depuis plusieurs mois – la moitié d’une année sans doute, peut-être plus – je me rends compte que, ayant cessé de considérer les animaux dits d’élevage avant tout pour leur chair ou les produits d’icelle, c’est-à-dire que j’ai peu à peu cessé de voir leur existence comme moyen de la subsistance humaine, le regard que je passe sur eux m’apporte des sentiments nouveaux. Ainsi, ayant toujours apprécié les œuvres de Franz Marc, leurs nuances, leurs modelés, leur impression de vie, j’en ai nécessairement admiré les sujets – chevaux bleus, vaches jaunes, biches et renards insaisissables. De même Apollinaire ou Rilke traduisaient de loin en loin une beauté brute qui me semblait émerger de semblables utopies bucoliques, de paradis sauvages et sauvageries anthropomorphiques qui n’existaient pas. À l’heure qui sonne j’ai appris – sans que ce fût volontaire de ma part – à ressentir cette même beauté. Sans prétendre m’être affranchie des canons esthétiques ou des références mythologiques, mes yeux observent l’animal quel qu’il soit comme un individu distinct des autres, le membre d’une autre espèce dont la vie se déroule sans heurter la mienne. Je le regarde – chat, pigeon, vache, carpe… – dans les instants de cette vie inconnue et qui ne se soucie pas non plus de la mienne. Je me souviens très précisément de cette couverture de magazine – très esthétique au demeurant – qui reproduisait en grand un poussin, jaune clair sur un fond noir. J’examinai l’harmonie des contours, la texture du plumage, la luminosité de la couleur. Quel beau sujet pour une aquarelle, ai-je songé. Ce fut à cet instant que je trébuchai dans ma propre pensée. En deçà d’un art, de la photo-même, ce poussin (je ne pensai pas encore – ce poussin en particulier) est une merveille. C’était, comme je l’ai dit, un sentiment nouveau que je repérais plutôt qu’une idée neuve et, bien sûr, informulé. Néanmoins la source ne s’en tarit pas puisqu’il revint en moi plusieurs fois et avec une pureté qui m’amena insensiblement à l’identifier. Certes, il y a belle lurette que la notion de « nuisible » (du point de vue de l’activité humaine – et avant tout lucrative) a été rejetée pour absurdité hors du cadre de ma conception des bêtes ; il aura fallu toutefois que j’embrassasse une vie qui ne dépendît pas essentiellement du traitement de la leur pour que, enfin, mon observation fût débarrassée du filtre de l’utilité, je l’espère irrévocablement.

Bien sûr, j’ai pu naguère contempler avec ravissement des oiseaux sauvages passer dans un décor littoral ou lancés parmi des paysages de montagnes. Mais cette grâce que j’admirais dans la nature ou sa création (s’il m’est permis d’employer ce terme hors toute religion) ne s’étendait pas aux créatures seules. Il me faut songer à Wilfred Thesiger, qui constatait ses compagnons arabes imperméables à la magnificence des dunes, des ciels, des ergs. Pour eux, notait-il en substance dans Le Désert des Déserts1, il n’était de beauté que là où l’on servait un but qui leur était intelligible : ainsi une oasis ou une terre fertile pouvaient être objet de joie, mais pas des sols arides ou des nuits pleines de dangers. Le romantisme européen, selon mon opinion, a dû œuvrer pour la libération de paysages qui avaient été domptés par, et pour, l’homme et la considération d’une nature laissée sauvage délibérément – lorsque des siècles de lutte humaine pour la survie de l’espèce ont eu vu celui-là acquérir la puissance nécessaire pour asservir celle-ci, s’il le fallait. Mais cette acceptation commençait à la marge de l’activité humaine et les animaux sur lesquels elle reposait, gibier ou bétail, bêtes de somme ou de monte, restaient pour ainsi dire à l’entière disposition, à l’usage et à l’abus fréquent de l’humanité. Aussi puis-je comparer le regard posé par la grande part de mes contemporains sur les bêtes qui croisent leur chemin à celui posé sur leur environnement minéral par les Bédouins de Thesiger, les uns comme les autres n’ayant peut-être jamais envisagé pouvoir percevoir le monde différemment.

Désormais j’ai ce don : admirer le galbe d’une croupe, la texture d’une toison, le motif d’une compagnie de canards sans arrière-pensée, sans y superposer les éléments familiers de la civilisation ou les caractères du genre humain. À présent que je n’ai plus aucune raison de considérer ce en quoi elle me sert, à moi humaine, j’ai l’impression d’avoir levé un pan du rideau sur l’inestimable richesse de la vie des autres espèces, que la nôtre contraint tant, et sur leur inépuisable différence.

1 Bien que je ne donne aucune citation textuelle, je me réfère à la traduction de Michelle Boucher-Forner.

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29 janvier 2014 – Aria marine

 

(Récitatif)

Dans l’air un dernier frisson
Dans ses yeux
Le reflet de l’astre
S’éteint
Voici
Voici la mer qui vient
Ses vieux
Bras comme des pilastres
Roulant vers sa moisson
Chancie.

 

(Air)

Immensité phosphorescente
À l’horizon encore mouillé
De rouges courbes maquillé,
Elle s’apprête, calme et lente ;

En face, une main dans le sable
Crispée comme sur un trésor,
Assis, le dos droit contre l’or
Du roc, l’homme attend l’ineffable ; 

De curieuses vapeurs d’étoile
Floutant l’angle de son regard
Échouent à dévier le dard
De son œil plongé dans la toile ;

L’homme contemple la beauté
Du soir sien qui répand, vainqueur,
Le nectar versé de son cœur
Peignant au doigt le ciel d’été.

L’immensité se fait tremblante ;
L’ombre dans son dos s’est brouillée ;
L’éclat du granite a rouillé ;
Sonne l’heure phosphorescente !

La sarabande des étoiles
Foule à présent ses yeux hagards
Qu’un baiser rougit de ses fards ;
L’homme a un sourire, qui se voile.

Empli du désir périssable,
Vif et bref, d’embrasser encore,
Son œil s’embrase et il adore
Plus loin que l’eau infranchissable ;

Pour toujours la nuit est montée,
Lavant la main de sang souillée
Dans la mer, temple agenouillé,
Phosphorescente immensité.

 

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20 janvier 2014

 

La mer et la cathédrale ; la cathédrale
Et la mer se toisent, l’une à l’autre semblant,
De l’immensité fleurant l’algue et le goéland
À la clarté dense tout ombres ogivales,

S’adresser, par un ciel secoué de rafales
Sur le roc pâle qui, pour chacune brûlant,
Les sépare, les lie, et qui trône, tremblant,
De l’une l’ornement, de l’autre le sépale ;

Elles ont des discours pleins de perplexité :
– Ah ! dit l’une, je tue ceux qui t’ont élevée
Puis d’autres dans ton ventre chantent pour leur plaire !

– Ils me soûlent de parfums sur toi transportés !
Or sans fin mugissent et pleurent la mer et
La cathédrale, la cathédrale et la mer.

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25 décembre 2013 – Ce désir-là

Parfois ce désir-là s’atténue –
Marchant dans le gris,
Qu’importe l’éphémère mort
Des arbres et celle,
Parfaite, des fougères
(Le rouge corps
Affaissé dans le fossé
Roux),
Ou encore
Le
Silence après
L’averse de grêle ;
Oui, qu’importe
À l’ombre humaine
Promenant sa tristesse
Au bord de l’eau
– Sans que s’y assît
Prudhomme
Ni aucune fleur de vase –
Alors que le ciel bleu prochain
(Promesse de la nuit
Qui emplit la mer peu à peu
De profondes sirènes)
Transparaît enfin
À travers la brume plus frêle
De ce mauvais désir encore là ?

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