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12 novembre 2016 – Eau courante

Les feuilles mortes s’étaient entassées, menaçant de former un bouchon comme l’année passée ; cela n’avait d’abord pas attiré son attention : il avait fallu alors que la boue débordât dans la petite cour pour qu’elle prît conscience de la gravité de la situation. Elle n’avait pas voulu reproduire la même erreur, d’autant plus qu’elle aurait bientôt une distraction supplémentaire. C’est pourquoi elle avait passé une partie de l’après-midi à désengorger le bras du minuscule ruisseau, qu’on pouvait à présent entendre clapoter de soulagement. Elle était contente d’avoir résisté aux exhortations de la négligence et de son tempérament insoucieux, qui la tentaient de laisser faire la nature. Personne ne venait jamais, ou presque ; la petite cour avec la vieille table et ses bancs ne servait à rien du tout, mais quelle joie d’aller, même une fois dans la saison, s’y asseoir dans une grosse couverture et offrir ses pommettes au soleil, une boisson chaude dans les mains ! Cette perspective gonflait sa poitrine de réconfort tandis qu’elle pataugeait entre les orties et le lierre, ses bottes comme aspirées par le mille-feuilles spongieux que l’automne et ses pluies successives avaient substitué au chemin. Ce n’était pas un jour à s’installer à l’extérieur, où un vent sournois errait en recherche de promeneurs à faire frissonner. C’était un jour à ne sortir que pour manier la pelle et et les gants, faire des tas des branches glissantes et de feuilles gorgées d’eau ; un jour d’application, de préparatifs ; un jour à veste roide, à bottes en nylon. Une fois celles-ci décrottées et rangées dans la remise, elle rentra en pull-over et mocassins, une chanson de Marvin Gaye ou d’Al Green à la bouche, hâtive. La porte d’entrée était restée entr’ouverte et, s’essuyant les pieds, elle pesta contre elle-même pour la déperdition de chaleur engendrée. Un coup d’œil rapide lui permit de jauger que la pièce était accueillante et exactement comme elle l’avait quittée. Au moment de faire tourner la clef, elle s’immobilisa un instant : elle n’avait pas envie de risquer d’être forcée de quitter son bain – parmi ses rares luxes, l’un de ses préférés. Laissant reposer ce dilemme, elle suivit jusqu’à la fenêtre de la cuisine le désir subit et enfantin d’admirer son œuvre. Elle se rinça rapidement les mains et le visage au-dessus de l’évier. Au-dehors, libérée de l’enchevêtrement de branchages terreux, l’eau coulait tranquillement, étonnamment claire malgré le temps gris, serpentin d’argent entrecoupé de troncs moussus jusqu’aux petits ponts jumeaux, chevelure féerique parmi le sous-bois de noirs, de beiges et d’ocres. Tout en préparant un café, elle la regardait avec plus de bonheur maintenant, de loin, comme on contemple les sujets d’un tableau ; chaque expiration près de la vitre floutait sa vision et elle y substituait mentalement celle qu’elle aurait depuis la fenêtre de la salle de bains : elle ne fermerait pas à clef, c’était décidé. Elle laisserait se prolonger ce bain bien mérité jusqu’à voir, en contrebas, la silhouette attendue grimper, sans la soupçonner dans son poste d’observation, et disparaître sur la droite. Une ou deux secondes passées, on frapperait ; elle, sans sortir encore, lui crierait que c’était ouvert. Combien de temps cela faisait-il, huit, dix mois ? Son image hypothétique, vue d’en haut depuis la baignoire, l’obsédait : aurait-il changé ? Comment serait-il habillé ? Elle voyait du moins clairement sa démarche reconnaissable entre toutes, à laquelle elle n’avait pourtant pas repensé. Quelque chose qui ressemblait à une émotion passa sur ses paupières, et un soupir lui échappa. Même l’air ambiant avait aujourd’hui un curieux goût d’épice qui lui rappelait l’odeur oubliée de ses cheveux ou de sa peau. Elle prit une autre inspiration bien consciente, bien solide ; oui, c’était cela, très exactement. S’arrachant à la rêverie, elle revint sur ses pas, méfiante : elle n’avait pourtant rien remarqué. S’interdisant une joie prématurée, elle se prépara à changer le papier, laissé en évidence sur la table de l’entrée, pour écrire à la place : Je prends un bain, il y a du café, installe-toi. Mais ce n’était plus la peine ; à côté de son écriture (Je suis sortie dans le jardin, j’en ai pour un moment, fais comme chez toi.) se serraient des lignes en biais un peu trop grandes pour la place restante : Bonjour Marica J’ai mis mes affaires dans la chambre du bas Chapeau pour tes rénovations Une idée comme je te vois travailler de la cuisine Je suis sûr que tu auras très envie d’un bain Je te surveille et le fais couler Tu es fascinante on dirait une femme de l’Antiquité qui remplit un genre de rituel mystique [un espace] Viens les thermes t’attendent moi aussi Niec. Elle reposa le mot aussi doucement que le permettait l’influx électrique qui venait de se répandre dans son ventre. Le dossier d’une chaise reçut son pull-over. Maîtrisant le son de sa respiration, elle glissa sur la pointe de ses pieds nus jusqu’à la porte de la salle de bains, elle aussi entr’ouverte, et la tira d’un coup, dans un salut sonore. L’occupant sursauta, étouffa un mot grossier, et sourit ; elle estima lui avoir rendu la monnaie de sa pièce. Bienvenue chez toi, lui dit-il, un peu pompeux. Il était assis cependant, presque nu déjà sur le tabouret ; il se leva. La pointe de leurs pieds se touchait. Elle referma, la main dans son dos, ne le quittant pas du regard. Bienvenue chez toi, dit-elle de même, quoique plus sobrement. Il l’embrassa sur la joue gauche, puis, ayant croisé ses yeux un genre d’éternité, sur la droite. As-tu fait bon voyage ? Une vraie épopée, répondit-il. Ses doigts s’enfoncèrent dans ses cheveux à elle, qui sentit s’échauffer son oreille. Il fronça les sourcils pour observer ce qu’il avait retiré, le froissa entre index et majeur puis la regarda de nouveau : tu avais de la mousse. Elle l’étreignit, ses ongles effleurant la chair. Il commençait à faire vraiment sombre dehors, on ne distinguait plus guère que des branches violacées recelant des fonds impénétrables. Tu avais laissé la porte ouverte, ne put-elle s’empêcher de remarquer, comme ils finissaient de se déshabiller. Et ils entrèrent ensemble dans la vasque sous le plafond dansant, le carrelage donnant à leur corps turquoise des éclats de galet poli.

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Voyages

30 juillet 2016

Sur un fond de sable, un tableau
Vivant qu’un doux son accompagne :
Deux alanguies non loin de l’eau
Boivent les tons de leur compagne.

La jeune femme a la voix frêle
et le livre sur les genoux.
Il n’y a qu’un mètre entre nous ;
à cet instant je veux être elle.

Au loin le vent noie les grelots
De ses paroles de cocagne ;
Main dans la main s’en vont aux flots
Trois Grâces, un soir, en Bretagne.

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Musique, Voyages

29 janvier 2014 – Aria marine

 

(Récitatif)

Dans l’air un dernier frisson
Dans ses yeux
Le reflet de l’astre
S’éteint
Voici
Voici la mer qui vient
Ses vieux
Bras comme des pilastres
Roulant vers sa moisson
Chancie.

 

(Air)

Immensité phosphorescente
À l’horizon encore mouillé
De rouges courbes maquillé,
Elle s’apprête, calme et lente ;

En face, une main dans le sable
Crispée comme sur un trésor,
Assis, le dos droit contre l’or
Du roc, l’homme attend l’ineffable ; 

De curieuses vapeurs d’étoile
Floutant l’angle de son regard
Échouent à dévier le dard
De son œil plongé dans la toile ;

L’homme contemple la beauté
Du soir sien qui répand, vainqueur,
Le nectar versé de son cœur
Peignant au doigt le ciel d’été.

L’immensité se fait tremblante ;
L’ombre dans son dos s’est brouillée ;
L’éclat du granite a rouillé ;
Sonne l’heure phosphorescente !

La sarabande des étoiles
Foule à présent ses yeux hagards
Qu’un baiser rougit de ses fards ;
L’homme a un sourire, qui se voile.

Empli du désir périssable,
Vif et bref, d’embrasser encore,
Son œil s’embrase et il adore
Plus loin que l’eau infranchissable ;

Pour toujours la nuit est montée,
Lavant la main de sang souillée
Dans la mer, temple agenouillé,
Phosphorescente immensité.

 

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Madeleine Riffaud

On les tue par le feu…

On les tue par le feu, l’eau, l’électricité
Eux qui vécurent loin des sources
Et rêvant d’eau toute leur vie.
Eux qui grelottaient, sans charbon
Au soleil glacé du Mouloud.
Eux qui veillaient sans lumière
Au fond d’un bidonville obscur.

La première fois qu’il vit
De près

Une baignoire
Fut le dernier jour de sa vie.

 

Madeleine Riffaud

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24 mai 2013

Robe de cuivre et
Décroissant de lunule brillent
– Vois-tu cette livrée ?
Potron-minet parfois la grille
D’une ombre déclarée –
Va, Nachtegall, gare à ton trille ;

Entends-tu la planète
Féroce qui est impartie
À l’errante jeunette
– Grâce d’isle antique engloutie,
Pauvre chatteminette –  ?
Ta voix, Philomèle, est partie.

La douceur d’un pelage,
Les commissures un peu roides
Rêvent pour l’hypallage
Mais y craignent jusqu’à l’eau froide
Flambant le carrelage ;
Lors peux bien pleurer tes roulades

Car qui te nomme encore ?
À qui souvient combien de vies
Le chat-sœur a au corps
Avec ses diables, ses envies
Aux coussinets qu’écor-
Chent les airs où ton frère avie ?

Du firmament des mais,
Chambre aux étoiles, tombe un être
Qui s’en va tout seul mais
Reste perché sur la fenêtre
– Lui ne t’oublie jamais ;
Quirite ta joie devant l’aître !…

Les nuits vont en demains,
La dureté des choses affleure,
Le félin fuit des mains
La bleue caresse qui l’effleure ;
Les félonies d’humains
Ton cri pas moins n’en fleure.

Le brou du jour s’étend
Blanchi comme dans une cryp-
Te ; tant de temps en temps
S’étirant, des réveils s’agrippent
Hérissés ; l’on entend
Tchou chipe-chip, toi-toi-toi yip !

Ondulent d’une bête
Les flancs dessous une queue lente ;
Tu vis seul de Bastet
L’instant où nulle âme ne hante
Deux agates sans maît-
Re ;  eh ! bien, Luscinia, chante !

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