Voyages

21 mars 2018

Nous glissons tendrement
Vers des jours moins blafards
Dont l’aurore canaille
S’infiltre sans vergogne
Entre nos labyrinthes,

Les cheveux tout fripés
D’avoir roulé par jeu
À travers les collines,
Les yeux ridés déjà
Et, quand on l’aperçoit,
Lâchant un rire bref
Qui meurt en toussement ;

Comme nos doigts sont nus
On les cache de peur
Que nous tentions ainsi
Un vieux croquemitaine ;
Mais qu’on laisse courir
Nos dix chevrettes froides
Dans l’air un peu ouateux ;

Car nous n’apprendrons rien
À l’ombre des cités
Où des profils hagards
Tentent mutuellement
De s’entr’apercevoir
Dans des miroirs de forme
Et de taille diverse ;

Sachons nous en distraire
Et suivons Hémérê
Sur la voie qui ruisselle
Depuis les commissures
Nuageuses, épandant
Son pavement d’or vert ;

Il faudra aller où
Les gens ont l’enveloppe
Si claire que l’on voit
Tout leur bois à travers
Et le cœur assez pur
Pour éclairer nos jungles
Et âpres catacombes ;

À travers l’air du soir
Nous laisserons couler
Tous nos jalets tranchants
Alors joignant les mains
En leur tendre présence
Nous oserons prier
Pour que leur franc regard
Nous glisse jusqu’à l’âme.

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12 novembre 2016 – Eau courante

Les feuilles mortes s’étaient entassées, menaçant de former un bouchon comme l’année passée ; cela n’avait d’abord pas attiré son attention : il avait fallu alors que la boue débordât dans la petite cour pour qu’elle prît conscience de la gravité de la situation. Elle n’avait pas voulu reproduire la même erreur, d’autant plus qu’elle aurait bientôt une distraction supplémentaire. C’est pourquoi elle avait passé une partie de l’après-midi à désengorger le bras du minuscule ruisseau, qu’on pouvait à présent entendre clapoter de soulagement. Elle était contente d’avoir résisté aux exhortations de la négligence et de son tempérament insoucieux, qui la tentaient de laisser faire la nature. Personne ne venait jamais, ou presque ; la petite cour avec la vieille table et ses bancs ne servait à rien du tout, mais quelle joie d’aller, même une fois dans la saison, s’y asseoir dans une grosse couverture et offrir ses pommettes au soleil, une boisson chaude dans les mains ! Cette perspective gonflait sa poitrine de réconfort tandis qu’elle pataugeait entre les orties et le lierre, ses bottes comme aspirées par le mille-feuilles spongieux que l’automne et ses pluies successives avaient substitué au chemin. Ce n’était pas un jour à s’installer à l’extérieur, où un vent sournois errait en recherche de promeneurs à faire frissonner. C’était un jour à ne sortir que pour manier la pelle et et les gants, faire des tas des branches glissantes et de feuilles gorgées d’eau ; un jour d’application, de préparatifs ; un jour à veste roide, à bottes en nylon. Une fois celles-ci décrottées et rangées dans la remise, elle rentra en pull-over et mocassins, une chanson de Marvin Gaye ou d’Al Green à la bouche, hâtive. La porte d’entrée était restée entr’ouverte et, s’essuyant les pieds, elle pesta contre elle-même pour la déperdition de chaleur engendrée. Un coup d’œil rapide lui permit de jauger que la pièce était accueillante et exactement comme elle l’avait quittée. Au moment de faire tourner la clef, elle s’immobilisa un instant : elle n’avait pas envie de risquer d’être forcée de quitter son bain – parmi ses rares luxes, l’un de ses préférés. Laissant reposer ce dilemme, elle suivit jusqu’à la fenêtre de la cuisine le désir subit et enfantin d’admirer son œuvre. Elle se rinça rapidement les mains et le visage au-dessus de l’évier. Au-dehors, libérée de l’enchevêtrement de branchages terreux, l’eau coulait tranquillement, étonnamment claire malgré le temps gris, serpentin d’argent entrecoupé de troncs moussus jusqu’aux petits ponts jumeaux, chevelure féerique parmi le sous-bois de noirs, de beiges et d’ocres. Tout en préparant un café, elle la regardait avec plus de bonheur maintenant, de loin, comme on contemple les sujets d’un tableau ; chaque expiration près de la vitre floutait sa vision et elle y substituait mentalement celle qu’elle aurait depuis la fenêtre de la salle de bains : elle ne fermerait pas à clef, c’était décidé. Elle laisserait se prolonger ce bain bien mérité jusqu’à voir, en contrebas, la silhouette attendue grimper, sans la soupçonner dans son poste d’observation, et disparaître sur la droite. Une ou deux secondes passées, on frapperait ; elle, sans sortir encore, lui crierait que c’était ouvert. Combien de temps cela faisait-il, huit, dix mois ? Son image hypothétique, vue d’en haut depuis la baignoire, l’obsédait : aurait-il changé ? Comment serait-il habillé ? Elle voyait du moins clairement sa démarche reconnaissable entre toutes, à laquelle elle n’avait pourtant pas repensé. Quelque chose qui ressemblait à une émotion passa sur ses paupières, et un soupir lui échappa. Même l’air ambiant avait aujourd’hui un curieux goût d’épice qui lui rappelait l’odeur oubliée de ses cheveux ou de sa peau. Elle prit une autre inspiration bien consciente, bien solide ; oui, c’était cela, très exactement. S’arrachant à la rêverie, elle revint sur ses pas, méfiante : elle n’avait pourtant rien remarqué. S’interdisant une joie prématurée, elle se prépara à changer le papier, laissé en évidence sur la table de l’entrée, pour écrire à la place : Je prends un bain, il y a du café, installe-toi. Mais ce n’était plus la peine ; à côté de son écriture (Je suis sortie dans le jardin, j’en ai pour un moment, fais comme chez toi.) se serraient des lignes en biais un peu trop grandes pour la place restante : Bonjour Marica J’ai mis mes affaires dans la chambre du bas Chapeau pour tes rénovations Une idée comme je te vois travailler de la cuisine Je suis sûr que tu auras très envie d’un bain Je te surveille et le fais couler Tu es fascinante on dirait une femme de l’Antiquité qui remplit un genre de rituel mystique [un espace] Viens les thermes t’attendent moi aussi Niec. Elle reposa le mot aussi doucement que le permettait l’influx électrique qui venait de se répandre dans son ventre. Le dossier d’une chaise reçut son pull-over. Maîtrisant le son de sa respiration, elle glissa sur la pointe de ses pieds nus jusqu’à la porte de la salle de bains, elle aussi entr’ouverte, et la tira d’un coup, dans un salut sonore. L’occupant sursauta, étouffa un mot grossier, et sourit ; elle estima lui avoir rendu la monnaie de sa pièce. Bienvenue chez toi, lui dit-il, un peu pompeux. Il était assis cependant, presque nu déjà sur le tabouret ; il se leva. La pointe de leurs pieds se touchait. Elle referma, la main dans son dos, ne le quittant pas du regard. Bienvenue chez toi, dit-elle de même, quoique plus sobrement. Il l’embrassa sur la joue gauche, puis, ayant croisé ses yeux un genre d’éternité, sur la droite. As-tu fait bon voyage ? Une vraie épopée, répondit-il. Ses doigts s’enfoncèrent dans ses cheveux à elle, qui sentit s’échauffer son oreille. Il fronça les sourcils pour observer ce qu’il avait retiré, le froissa entre index et majeur puis la regarda de nouveau : tu avais de la mousse. Elle l’étreignit, ses ongles effleurant la chair. Il commençait à faire vraiment sombre dehors, on ne distinguait plus guère que des branches violacées recelant des fonds impénétrables. Tu avais laissé la porte ouverte, ne put-elle s’empêcher de remarquer, comme ils finissaient de se déshabiller. Et ils entrèrent ensemble dans la vasque sous le plafond dansant, le carrelage donnant à leur corps turquoise des éclats de galet poli.

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27 Avril 2009

Il y aurait un chat, œil vert en robe grise ;
Il y aurait un arbre, à ses longs doigts poindraient
Les premiers bourgeons; la pie s’y poserait ;
Le chat miaulerait, pour la forme requise.
Et dans le jour serein, le chat, la moue exquise
Contemplerait son arbre, y voyant la forêt ;
L’arbre, tout attendri, à son chat sourirait.
Sous un soleil ancien, les voici qui devisent.
Car telle est notre vie qu’elle ne laisse fixer
Les instants les plus beaux des instants partagés
Que pour les savoir fuis et nous en affliger.
Trop de mélancolie vient encore à passer
Par l’œil vert interdit, à la vue dégagée ;
Mais l’arbre est abattu, et le ciel est chargé.
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Plaisir Coupable (10 mars 2007)

 
Quand je le vois, quelque chose vibre en moi. Il est posé là, nonchalamment, simplement à m’attendre. Je sais que c’est lui que je cherche, que c’est lui que je veux. Le désir me prend. Ma main se pose sur lui, un peu tremblante. Son corps est carré, et pourtant arrondi sous mes doigts. Il s’élève lentement jusqu’à ma hauteur. Je le déshabille avec avidité ; ma peau épouse sa peau lisse et un peu moite. Je frissonne. Il touche mes lèvres qui s’entrouvrent ; son baiser délicieux me fait fermer les yeux, tandis que ma langue le fouille. Tout s’accélère, le voici qui entre en moi, emplissant mon ventre d’une sensation violemment merveilleuse – mais éphémère, et quand tout s’arrête, je me dis que tout s’est passé trop vite. Qu’importe, la nuit est à moi ; pourquoi ne pas recommencer ? Je l’aime tant, il est toujours le même, et toujours différent. Pour le moment nous sommes seuls, rien que lui et moi. Il est mon plaisir et ma passion.
Oh ! le chocolat.
 
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