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Pour Mystères

Paul ! Paul ! Voilà que s’élève, d’un tourbillon de couleurs et de mouvements, ce cri répété. Foule bigarrée, vêtements chamarrés, tout n’est qu’agitation et tintamarre exalté. Là où l’espace est plus dégagé, et le sol en léger surplomb, une silhouette titube, l’air égaré, ses bras s’agitant en tous sens, puis tombe, disparaissant aux regards derrière la muraille humaine. On se bouscule, on se pousse du coude, les badauds se rapprochent encore, pour mieux voir cette figure abîmée qui, dans la poussière, continue à s’agiter en spasmes convulsifs. Est-ce là l’effet de la chaleur, de ce soleil qui tape si fort dans cette Syrie romaine, semblant irradier le personnage, pourtant enveloppé de turbans colorés ? Et ce nom, toujours ce même nom, jeté comme un sort par la bouche des mêmes jeunes femmes, est-ce lui qui donne à cet être sordide la force de se lever, alors qu’il semblait, l’instant d’avant, prêt à se fondre dans la poussière ? Il se hisse en tout cas sur les avant-bras, dans ce que l’on pourrait prendre pour l’ultime sursaut d’un mourant, et, contre toute probabilité, se redresse maladroitement. D’autres exclamations s’élèvent de part et d’autre, mais ce n’est pas de la surprise qu’elles expriment. Tout à fait étrangement, l’émotion est unanime, le sursaut de compassion est réel, néanmoins personne n’esquisse le moindre geste pour venir en aide au paria. On croirait que cette déchéance foudroyante était écrite depuis des siècles et, alors qu’en vain il râle son désespoir et sa nuit contre laquelle nulle lumière n’a plus de pouvoir, que c’est déjà la résignation qui s’est emparée de l’assemblée des curieux. Peut-être ne méritent-ils même pas cette appellation, eux qui ont pris l’habitude de s’adonner aux impulsions faciles, qui se coulent avec soulagement dans les repères confortables qui leur sont offerts, toujours avec le même regard, comme s’ils assistaient à la même scène, jour après jour. Peut-être n’ont-ils en effet plus aucune curiosité, plus aucun intérêt ? Et ces jeunes femmes s’arrêtent-elles bien à ce nom, unique, alors que, manifestement, entre les voiles bigarrés, la grotesque figure n’a pas ce jour le même visage que celui qu’elle avait la fois dernière ? Le voici d’ailleurs, ce visage, offert, tendu vers l’avant, les yeux débiles, mais toujours avec cet éclat singulier. L’une des trois murmure quelque chose aux deux autres, les voilà qui se poussent du coude, l’unique syllabe qu’elles lançaient retombe, s’éteint dans le tumulte ambiant. Et puis les petites voix criardes se reprennent, presque du même souffle, perçant d’un seul coup l’air suffocant et l’identité du comédien : Bellérophon !

Dans son décor habituel, entourée des cloisons familières, une femme se sent soudain mal à l’aise. Elle a pourtant travaillé à l’ériger, elle a pris possession de cet espace qui est le sien et dans lequel elle a l’habitude de se mouvoir avec aisance. Quelque chose a changé sans doute, les lattes du plancher qu’elle arpente d’un pas déterminé, jour après jour, lui apparaissent subitement disjointes, aujourd’hui quelque chose sonne faux. Bien sûr, tout ceci reste imperceptible à n’importe qui d’autre, mais elle-même ne peut l’ignorer. Elle peine à être tout à sa tâche quotidienne. C’est sans aucun sentiment de routine qu’elle l’accomplit, jour après jour, quelque répétitive qu’elle puisse être ; elle a gagné peu à peu une sérénité, une assurance qu’elle a crues inébranlables. C’est qu’il y en a eu, des désenchantements, des transformations, il a fallu apprendre à composer avec toutes sortes de gens, essuyer bien des intempéries ; avec sa douceur légèrement moqueuse et son regard aigu, discrètement fureteur, et alors qu’elle peut passer pour effacée et distraite, elle a toujours su faire rouler le sort dans le sens de ses aspirations. Refusant le confort auquel elle semblait destinée, peut-être a-t-elle fini par se laisser bercer par ce balancement immuable auquel elle s’est livrée en contrepartie, peut-être son inquiétude crâne s’est-elle oubliée, endormie dans un bonheur qu’aucun bouleversement n’était encore parvenu à voiler. Cette fois pourtant ses pensées s’agitent, pullulent, la secouent de l’intérieur ; alors qu’au-dehors rien ne transparaît de son trouble intime, elle ressent dans l’oppression cette tension nouvelle et ne peut empêcher son esprit de fuir par tous les interstices, de s’envoler, toujours vers la même fin. Elle en est consciente, après tout ; c’est elle seule qui l’a créée, sa propre prison.

Bellérophon : ainsi, tel est le nom de cet être debout sur scène, de cet adolescent, à ce qu’il semble ; du moins le définira-t-on ainsi par commodité, car il est difficile de fixer son image, encore plus d’oser lui donner un âge, tant il disparaît sous son personnage, flottant, sous ces couches de vêtements, de couleurs, manteaux, turbans, à la fois voyant et invisible. Il reste en tout cas, depuis tout à l’heure, unique centre de l’attention publique. Il faut lui reconnaître un talent d’acteur manifeste, une élégance souple et affirmée, une aptitude à captiver qui le regarde et qui l’entend, comme la lueur d’une bougie attire inéluctablement toutes sortes de bestioles à pattes et à ailes, des plus nobles papillons de nuit à la vermine la plus disparate. Et comme une flamme, tous, il les fait vibrer, et les tient à une distance respectueuse. On dirait qu’il appartient à un autre monde que celui-ci. Il n’y a pas de doute possible, il est fait pour cet environnement, taillé pour cet élément : la scène. Il est, en effet, rare de l’apercevoir ailleurs qu’à ses abords, et plus encore à distance de l’horaire des représentations. Cela va sans dire que les deux filles du barbier et leur amie lavandière auront beau s’égosiller tant et plus, et jouer les effarées, se pâmer peut-être à l’imitation des femmes de belle naissance, jamais elles n’auront la joie dont elles rêvent – et qui sait, au fait, à quoi rêvent les jeunes filles du peuple ? – ou même un simple sourire de sa part. Ce n’est pas qu’il ne les ait pas vues, ni pu ne pas remarquer l’intérêt qu’elles lui portaient – surtout la plus jeune. Elles ne sont pas même contrefaites, ni mal attifées. Mais alors qu’il joue, alors qu’il joue avec les émotions  des passants – arrêtés net la plupart du temps – et les tient suspendus à ses moindres gestes, ses paroles, que l’on dirait plus habitées que le sermon de l’archidiacre à la Noël, alors que son regard décime, semble-t-il, la foule, il n’a en fait d’yeux que pour une seule, inaccessible même pour lui, une dame au regard doux et sévère en même temps. Elle le scrute à chaque fois, mais jamais n’esquisse un mouvement dans sa direction. Et lui, peut-être – il est hasardeux de prétendre décrypter les pensées d’un comédien – peut-être se demande-il si elle le toise, si elle le juge. Car il est probable qu’elle le reconnaisse, depuis le temps qu’elle se tient là ; peut-être l’a-t-elle percé à jour. Elle n’a jamais manqué un seul spectacle. Il y a entre eux comme un rendez-vous tacite, et pourtant il ne s’est jamais risqué, lui, à l’approcher. Elle était là avant lui, et elle se tiendra là bien après lui, il le sait forcément. Cet être lumineux, aérien, qui paraît voué à séduire un public éclairé, lui que bientôt des princes réclameraient, le voici en fait presque au plus haut, alors qu’on entrevoit bien au-delà les sommets de sa gloire naissante. Jamais il n’y accèdera. Il peut bien avoir l’air intouchable, solaire, il y a depuis peu en lui une ombre nouvelle, et qui grandit. Nul ne peut encore rien percevoir, mais lui sent ce qui gronde dans le corps qu’il habite, toute sa splendeur et son talent n’y pourront rien, les ténèbres sont près de l’éclipser. Alors, comme si c’était l’unique sens de son existence, pour l’instant il joue, merveilleusement ; et il regarde la dame avec amertume, elle encore si belle, et elle que Bellérophon ne verra pas vieillir, son visage se fermer, ses couleurs ternir, puisqu’elle va perdurer et que lui va mourir.

C’était une décision de sa part prise il y a à peine quelques années, épuisées pour elle comme des siècles, qui avait tout mis en route ; et maintenant, c’est la même route, traversée de boucles et d’ornières, qui la met devant une tout autre décision, à prendre sans détour. Elle qui avait forcé la toute première va peut-être faire de celle-ci la dernière de cette route. Son cœur se serre. Il n’est pas rare qu’elle se prenne à penser ainsi à son père, au cours de ces temps derniers. Que peut-il bien faire du sien ? Acheter, choisir, commander, assembler du drap, comme toujours. Sans doute son commerce a-t-il encore prospéré ; son père a toujours eu le sens des affaires et senti celui que prenait le goût des riches bourgeois, suivant celui des nobles, immuablement. Lui-même était déjà installé dans une aisance enviable lors qu’elle est partie, et elle, promise à un beau mariage. Elle a grandi librement, fillette vive, charmé les clients cultivés, été élevée entre les habits et les livres… Elle aurait pu tout avoir, c’est ce que lui disait son père : Marie, dans quelques années, tu seras une femme accomplie… déjà quelques hommes de bien se retournaient, et des servantes commençaient à murmurer sur ses pas. Mais ce n’était pas le genre de bien dont elle rêvait. Une prison dorée, garnie de fleurs et d’oisiveté, de recueils enluminés et de coûteux atours, et elle, au milieu, y élevant année après année une marmaille envahissante qui piaillerait à ses oreilles et lui rongerait son temps et ses forces ; plutôt prendre le voile. À la place, elle avait développé d’autres travestissements afin de sortir, et, toujours, s’instruire, avide qu’elle était de paroles et de lectures. La voilà qui songe de nouveau à la naissance de Bellérophon, émue. Il est bien plus jeune qu’il ne le paraît ; pourtant, elle a l’impression qu’il a toujours été là, rayon de lumière, lui, l’allié indéfectible… C’est à travers lui qu’elle s’est découvert un talent insoupçonné, duquel elle a su jouer avec une virtuosité toujours plus haute ; c’est encore grâce à lui qu’elle a pu rencontrer l’homme auquel elle a lié ses pas, donné son cœur, cet homme qui lui a offert l’espace dont jamais, en dépit de toute l’imagination qui est la sienne, elle n’avait encore eu idée. Et cet homme avait su accomplir ce qu’elle-même n’avait pas réussi à faire : affronter son père, son père à elle, lui dire qui elle était et qui elle ne pourrait pas devenir, et aussi le peu que lui, Titus, avait à lui offrir. Il avait su convaincre son père sans se jouer de lui, lui prouver que l’argent ne l’intéressait pas, que le nom ne lui importait pas. Il avait su lui montrer que sa fille n’était pas faite pour ces murs séculiers auxquels il la destinait, ni pour les murailles ordinales où elle était prête à se laisser enfermer. Il a su lui demander sa main, et l’obtenir, lui, un saltimbanque. Et de fait, elle a tout eu, elle a tout enfin. Mais cela n’aurait jamais été le cas sans l’intervention de Bellérophon, qui fut cette figure de sa révélation. Et voici qu’à présent ce jeune être est menacé, atteint sans rémission. Personne, pas même Titus, ne sait encore, en dehors d’elle-même. Elle a étouffé un soupir, avant que celui-ci affleure à la surface et la trouble, avant qu’il pût être remarqué par quiconque. Rien ne transparaît, rien encore … Elle est consciente d’aborder maintenant les obscures limites de ses ressources, n’ignorant pas que bientôt les amples tuniques de brocard ne seront plus d’aucun secours ; Bellérophon est condamné, il lui reste encore un peu de temps, mais si peu, quelques semaines au plus, et elle va le perdre ! La troupe doit être mise au courant. Comment imaginer la vie sans lui ? Elle peine à maintenir sa composition habituelle, il le faut néanmoins. C’est là le rôle qui lui est imparti, le plus dur.

La vigueur qui l’anime s’apparente à celle de l’astre de la nuit. S’il resplendit, ce n’est pas de lui-même ; Bellérophon n’est que la surface lisse, parfaite, qui exprime et reflète le faisceau d’origine disparate, concentrant vers lui une culture plurielle issue d’un continuel renouvellement d’observation, d’analyse, de réflexion, de composition, d’écrits, de mouvements et de sons de diverses gents, époques et contrées. C’est, au mépris de toute vraisemblance, un être volatil, chimérien, bien plus profondément pénétré de l’empire immatériel des pensées qu’il n’est occupé de ce bas-monde. Indubitablement, il n’absorberait même aucune nourriture terrestre s’il ne lui en était offert par Marie. Aux soins que celle-ci lui prodigue s’ajoutent, touchants – s’il était en mesure de les estimer –, ceux de Titus, son inspirateur au cœur inépuisable. Il est, grâce à leur attention sans relâche, semblable à une toile peinte dans des tons incarnats, flamboyant, à une voile tendue face au soleil, gonflée par des vents qui lui sont jusque là restés, en somme, favorables. Aussi, il a toujours été facile d’ignorer qu’il est d’une essence déchirée, que sa nature est lunaire, tragique. Il périra comme il est né, sans un cri, bien loin des lambeaux d’or qui parèrent sa vie. Il n’ira pas même, avant l’ultime départ, se présenter sous ses traits de condamné devant ceux, pleins et généreux, de la dame au regard lucide ; ainsi elle gardera un souvenir intact et vague de lui, découpé net comme le sera sa propre existence, d’un éclair de rasoir, tel ceux que manie le père des idolâtres. On l’enterrera sans doute par une nuit des plus noires, il aura droit à un cercueil – il faudra bien, en passant, car il y aura des gens, quelque discret que l’on saura être – à l’intérieur duquel les plis du linceul seront bien loin de rappeler le demi-dieu de naguère. Et alors que ce personnage de rêve, cette figure d’un songe descendra se coucher dans les entrailles de la terre ; ou, plus justement, s’envolera, pour retrouver, là-haut, la place idéale où Bellérophon fut formé, d’où il est né, qu’il a quitté pour s’incarner ; alors ce corps qui fut son enveloppe terrestre, véhicule de son passage de quelques courtes années, ce corps qui lui est encore assujetti sera délié, déchargé de lui, libre enfin de retrouver sa vraie nature, mortelle, charnelle, corps d’une femme prêt à s’éployer, tendre corps de Marie.

Celle-ci se meut, pour l’une des dernières fois, dans les gestes de sa créature. Il lui sera douloureux, il est vrai, d’accomplir le sacrifice qui s’impose, mais celui-ci ne sera pas vain. Et après tout, ce n’est qu’à une marionnette qu’il lui revient d’asséner le coup de grâce. Elle voit déjà au-delà la possible félicité qui se profile, Titus à ses côtés. Bien sûr, Bellérophon n’aura pas de seconde naissance, il restera irremplacé ; peut-être au bout d’un an lui naîtra-t-il un frère cadet, mais cette éventualité est repoussée aux confins d’un espace pour l’instant clos. Marie se tient déjà en lisière d’un tout nouveau, acceptant cet autre voyage, imprévu et excitant, prête à embarquer, préparant déjà le soulagement, l’allègement dont elle a soif ; car elle sera incapable de porter encore longtemps ce double fardeau. Il faudra en passer par la mort d’un songe égoïste, la fin d’un mensonge, mais c’est enfin pour que cette fois puisse venir au jour bien plus qu’un être de paroles, qu’un malheureux reflet de ce qu’est réellement la vie, cette vie qui se prépare, qui se presse secrètement. Ira-t-elle la présenter à son aïeul ? Sans délai, le spectacle achevé, elle se rendra, c’est décidé, là où les gens de sa sorte ne sont pas les bienvenus ; elle ira, quoi que l’on en dise, chercher l’appui de sa céleste homonyme. Elle contemple cette insigne figure, avec sa coiffure inachevée, comme celle d’une dame qui se serait pressée pour être placée à temps face à la scène, ce qui lui donne une certaine humanité. C’est ainsi qu’elle se la représente, vivante, accueillant de sa haute taille sa fille perdue. Au-dessus de la tête de celle-ci, la rosace : œil qui jamais ne se ferme. Le portail est lui aussi ouvert. Elle hésite un instant, l’invitation est maternelle. Notre Dame est prête à lui porter conseil et assistance ; elle entre. Quoi qu’elle décide, son enfant naîtra sous une bonne étoile. Elle sait déjà quel nom il portera. Fille ou garçon, une seule syllabe, un nom clair comme rire d’oiselle.

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6 juin 00:58

Voici un petit texte qui ne devait à l’origine pas figurer ici… Je l’avais écrit mercredi soir pour un concours sur le forum d’un jeu de rôle… Le verdict du consommateur ? Olalà, c’est trop long ! Imaginez ma grande affliction pour certaines pauvres gens inhabituées à voir tant de mots bout à bout – plutôt écrasés les uns contre les autres par la police imposée il est vrai ! Mais peu importe, on dirait que je joue seule dans ma catégorie, et je suis déjà hors sujet (poème ou nouvelle… pseudo-fantastique, n’est-ce pas !) ; en plus je me suis mal relue ! alors je ravale mon petit bout de fierté, je change une ou deux formulations et je le poste le premier récit complet de sa catégorie ici. J’ignore encore quelle taille il va prendre sur la page, enfin j’aurai la surprise. J’ai choisi une police assez grosse pour ne pas forcer vos petits yeux fatigués.
Excusez le style ! Mais je me leurre peut-être, car qui lirait encore un truc pareil sur un espace, et sans illustrations en plus ? Il s’agira des mêmes peut-être qui écouteront en même temps Sting  –  oui, le chanteur de The Police – chanter du John Dowland – non, lui ne fait pas partie du même groupe, et pour cause ; mais je vous laisserai le plaisir de chercher – accompagné d’un virtuose du luth, Edin Karamazov – peut-être vais-je changer pour un morceau purement instrumental, et malgré le nom de l’artiste qui s’affichera, vous aurez l’obligeance de vous rappeler qui tient le luth. En bref, voici de quoi vous mettre dans l’ambiance !

‘‘ Voyez-vous, braves gens, cette petite colline là-bas au loin, qui se fondrait presque dans l’horizon ? Il fut un temps où se dressait là un mont bien plus imposant ; et au sommet de ce pic avait été construit un château qui se dressait fièrement au-dessus de la campagne environnante. Tout cela remonte à une époque que les grands-parents de vos grands-parents n’ont pas connue, et ce château, en partie creusé dans la roche, en partie érigé avec les pierres qui en avaient été extraites, fut nommé le Castel du Roc, parce que l’usage était alors de bâtir les châteaux en bois ; le Castel du Roc impressionna beaucoup le peuple qui le vit construire avec appréhension, ne connaissant pas encore l’architecture en voûtes de pierre. Le seigneur qui s’était installé sur ces terres avait reçu ce fief du Roy de France, en récompense de sa bravoure indéfectible lors d’une guerre lointaine. Il avait fait graver au-dessus du portail sa nouvelle devise : « Jamais ne ploye ».’’

L’un après l’autre, tous se turent. Ces passants charitables s’étaient arrêtés pour donner quelque sou à ce pauvre hère sans âge qui grelottait malgré la douceur de l’automne et il leur avait promis un conte, sitôt qu’ils seraient assez nombreux. C’était presque une petite foule qui faisait maintenant cercle dans un silence déférent autour du vieux mendiant dont la voix rauque et chaleureuse subjuguait déjà ses auditeurs.

‘‘ Ce seigneur, nommé Gontran, venait d’épouser la dame qu’il aimait, Mahauld. Gontran et Mahauld étaient jeunes, beaux et amoureux. Leurs gens les enviaient et les aimaient tout autant, car ils étaient bons et justes. A l’automne, Mahauld mit au monde une fille qui fut baptisée Aure le jour même.

A la fin de la cérémonie, Gontran qui sortait de l’église fut bousculé par un homme encapuchonné qui ne s’excusa pas.

          Holà ! s’écria Gontran. Prends garde, tu bouscules ton seigneur. Serais-tu aveugle ?

          Tu n’es pas mon seigneur, et je ne te dois pas allégeance, répondit l’homme d’une voix moqueuse. C’est toi qui es aveugle ; tu ne m’as pas vu ; tu n’a pas vu les yeux de celle que tu appelles ta fille ! Mais je crois que tu me reverras.

Abasourdi par tant d’insolence, Gontran n’avait pu réagir que déjà l’inconnu avait disparu parmi la foule. Rentré au Castel du Roc, Gontran s’en fut près de son épouse et de sa fille, qu’il entendit avec joie crier de sa voix toute neuve. Tandis qu’il la prenait dans ses bras, il ne put s’empêcher de songer aux paroles de l’étranger qui l’avait bousculé. L’enfant avait déjà des cheveux noirs de jais et une fossette à la joue dont il savait de qui elle les tenait.

          Aure, murmura-t-il, tu ressembles déjà tant à ta mère ; je suis sûr qu’en grandissant tu auras sa beauté et sa sagesse.

Mais ses yeux, d’où lui venaient-ils ? D’un vert très clair, presque jaune, ils lui firent curieusement penser à de l’or sous un ciel d’été.

          Qu’as-tu, mon ami ? demanda Mahauld, inquiète de tant de gravité.

Il lui posa délicatement l’enfant dans les bras, et lui dit tristement, sans la regarder :

          Ma dame, dis moi de qui sont ces yeux.

Il marqua un temps de pause, bouleversé. Enfin il reprit :

          Au nom de l’amour que je te porte, peut-être pourrais-je un jour te pardonner.

Relevant les yeux, il vit qu’elle pleurait.

          Je n’ai aimé nul autre avant toi, et ne t’ai jamais trompé avec aucun être humain ici-bas… La veille de nos noces, je fis un songe. C’était l’été et je marchais dans un bois. Je n’avais nul amant et ne te connaissais pas. Je passai un pont de bois et arrivai dans une clairière. Sur un tapis de fougères était assis un jeune homme, et je dois dire qu’il était beau. Ses cheveux étaient très blonds et pareils à la soie, et ses yeux… Il fit apparaître un trou dans la terre et me mena en un palais souterrain qui était plein de choses magnifiques et de gens de sa sorte. Les jours passèrent dans ce temps lumineux et agréable qui n’était pas le nôtre ; j’étais de plus en plus charmée par mon hôte, et un jour, je partageai sa couche. Puis il me dit qu’il était le Roy de cet endroit, et d’autres encore, et me demanda d’être sa Reine. Nous fûmes lavés, coiffés et revêtus de tuniques immaculées. Je le suivis et nous arrivâmes à l’air libre dans la clairière où il  avait fait rassembler nombre de ses sujets : des gens que j’avais rencontrés au palais mais également des bêtes de toute sorte et des animaux fantastiques que je n’avais jamais vus auparavant. Ils avaient laissé entre eux un espace, une allée jonchée de fleurs odorantes qui conduisait à un cercle vide autour d’un rocher moussu, lequel supportait une couronne, une dague ainsi qu’une coupe remplie d’eau pure ; le Roy des Fées portait lui-même une couronne. Nous foulâmes les fleurs et arrivâmes jusqu’au rocher. Le Roy me demanda solennellement si j’acceptais de renoncer à tout ce qui avait fait ma vie avant notre rencontre dans la clairière. A ma grande surprise je m’entendis répondre que j’étais déjà engagée et que j’en aimais un autre. Puis tout me revint, et je me souvins de vous et de nos serments tant de fois redits… Je me sentais chavirer sous ce ciel si pur, d’un bleu éclatant, et m’en fus à travers le peuple sylvestre qui s’écartait avec consternation sur mon passage. Je traversai le pont, puis me retournai afin d’emporter une dernière image de ce qui aurait pu être ma vie, après quoi je me réveillai en sursaut au petit matin. Vous connaissez la suite ; nous l’avons vécue ensemble !

Epuisée par ce long récit, la dame se tut, et le seigneur maudit en son for intérieur ce songe envoyé par les Fées pour lui ravir sa bien-aimée. Gontran resta silencieux de longues minutes, puis tour à tour regarda Mahauld et Aure qui dormait sereinement dans ses bras, après quoi il quitta la pièce.

Gontran accepta Aure et l’aima comme si elle était réellement sa fille, et de fait oncques ne vit père plus attentif ! L’amour qui le liait à Mahauld ne fut pas longtemps éprouvé. La vie au Castel du Roc poursuivit son cours, égayée par cette naissance dont les époux turent le douloureux secret. L’enfant grandissait et s’épanouissait à vue d’œil, et Gontran en vint presque à oublier le malaise qui l’avait saisi en voyant ses yeux. Lors qu’elle atteignit un an, il fit donner une grande fête. L’enfant s’émerveilla devant les acrobates et rit lors que la pièce montée dévoila un envol d’oiseaux colorés. Gontran s’inquiétait seulement de Mahauld, qui s’était trouvée souffrante et n’avait pu prendre part aux réjouissances. Quand Aure fut couchée et que les convives partirent, Gontran s’étonna de voir un homme toujours assis, le visage caché par son capuchon, et qui ne bougeait pas. Il allait entreprendre de le tirer de son sommeil ou de sa rêverie, mais l’inconnu se leva à son approche.

          Dis-moi, mon petit seigneur, à présent as-tu vu les yeux de ta fille ?

Gontran resta coi. Ces yeux, il les voyait en effet. Sous le capuchon, ils brillaient d’un éclat nonpareil, bien que moqueur. De l’or sous un ciel d’été, pensa-t-il.

          Que veux-tu ? interrogea Gontran, la voix tremblante.

          Ma fille. Du sang royal qui est le mien, elle ne peut vivre cette existence médiocre loin de ses origines.

          Aure est intelligente, et promet d’être très belle, répondit Gontran, qui contenait son courroux. Elle pourra épouser un noble sire si elle y tient, pour ma part je l’élève afin qu’elle vive en bonne chrétienne et trouve un jour un bonheur pareil au mien, et ne la laisserai jamais aux mains d’un homme qui a profité du sommeil de ma dame pour l’ensorceler.

          Peu me chaut la mère, puis qu’elle m’a refusé ; mais sache que si la fille veut quitter ce monde pour le mien, tu ne pourras l’en empêcher. Elle a un pouvoir que tu ne soupçonnes pas et l’accomplissement de sa nature n’est pas ici.

          Ne t’approche pas de ma fille ! s’écria Gontran, tirant son épée.

          Tout doux, railla l’étranger. Si ton âme est pure, tu sauras m’en empêcher. Mais prends garde, car j’ai pour moi la force et la ruse.

Lui-même fit apparaître une lame aigüe, et la brandit. Au premier choc de leurs armes, l’étranger poussa une exclamation de dépit ; l’âme de Gontran était en effet droite et pure comme le lis ; il était brave et fidèle à sa dame. Ils combattirent toute la soirée sans relâche, et si pas une seule fois Gontran ne sentit son courage défaillir, ses forces s’amenuisaient peu à peu, au contraire de celles de son adversaire, toujours extraordinairement vif et apparemment infatigable. A la minuit, celui-ci disparut tout-à-coup. Gontran lâcha son épée, la main et le bras douloureux. Bien avant de toucher le sol de pierre, il s’était évanoui.

Il se réveilla au bout de trois jours, fourbu comme s’il avait été roué de coups. Mahauld, qui se tenait à son chevet, lui apprit que ses gens d’armes, alarmés par le fracas de l’airain, n’avaient pu accourir à son secours, retenus au-dehors comme par une force invisible. Péniblement, Gontran lui raconta ce dont elle se doutait déjà. Il demanda à voir Aure et fut rassuré de constater qu’elle se portait à merveille. Il fallut en tout une semaine à Gontran pour se remettre sur pied.

Aure grandit en apprenant à craindre les Fées, mais en songe elle connut bientôt la vérité sur ces yeux qu’elle avait et qui ne ressemblaient à ceux de personne au Castel. Cependant, elle se tut pour ne point peiner Mahauld sa mère et Gontran qu’elle aimait et respectait comme s’il était son père véritable. C’était une enfant vive et charmante, mais qui parfois se perdait des heures dans la contemplation de la nature environnante, sur laquelle le Roc avait une vue imprenable.

Chaque année à la même époque, Mahauld se trouvait souffrante ; le même jour et jusqu’à minuit, Gontran affrontait en duel l’étranger, qui pour tenter de tromper son adversaire, faisait apparaître des illusions fantasmagoriques et des visions d’horreur, qui de plus en plus peuplaient les rêves de Gontran. Il devenait taciturne avec les années, et ses sourires se firent plus rares, puis furent réservés aux seules Mahauld et Aure.

A l’automne suivant le septième anniversaire d’Aure, Mahauld fut de nouveau enceinte, et l’on vit Gontran se dérider, redevenir spirituel et plein d’entrain comme autrefois. Dès l’hiver néanmoins, l’état de Mahauld commença à se dégrader. De plus en plus souvent Gontran la voyait se tenir le ventre, une grimace tordant son visage d’albâtre. Tous les soins qu’il lui prodiguait et les médecins qu’il avait mandés ne purent empêcher une fausse couche. Mahauld pleura longuement lors qu’elle perdit l’enfant de Gontran, mais lui la réconforta, comprenant dès lors que c’était pour la vie même de sa dame qu’il fallait craindre. Mahauld gardait à présent le lit, et aux médecins qui lui prodiguaient une attention constante s’était maintenant ajouté un prêtre. Un jour, les médecins s’accordèrent pour la première fois, et ce fut pour annoncer à Gontran que Mahauld ne passerait pas la semaine. Ils s’écartèrent pour le laisser passer, quand, blanc comme un linge, il se précipita à son chevet.

          Mahauld, murmura-t-il. Mahauld, je t’en prie…

          Sire, dit un médecin après quelques instants. Elle ne vous entend plus ; elle a perdu conscience à présent.

Gontran leva la tête à ces mots qu’il ne comprenait pas, et son regard désespéré croisa un par un celui de chaque médecin, puis se posa de nouveau sur Mahauld. Il mit une main devant ses yeux et sortit sans prendre la peine de refermer la porte. Il rencontra aussitôt Aure qui allait elle aussi voir sa mère. Ne sachant que lui dire, il la serra dans ses bras en pleurant ; Aure, avec cette immense gravité qu’ont parfois les enfants, resta muette puis elle demanda :

          Ma mère va mourir, n’est-ce pas ?

Gontran ne put parler, mais opina de la tête, une seule fois. Aure lui prit la main et le fit rebrousser chemin jusqu’à la chambre de Mahauld. Aure s’assit sur le lit, et Gontran trouva la force de parler aux médecins. Très bas, ils l’assurèrent de nouveau que leur présence était devenue inutile, et avec une infinie tristesse, il demanda au prêtre d’accorder à sa dame les derniers sacrements. Quand ce fut fait, il renvoya médecins, prêtres et serviteurs, et resta seul à contempler les deux êtres qui lui étaient les plus chers sur la terre. Mahauld respirait avec peine et Aure s’était endormie sur le lit, recroquevillée auprès de sa mère. Il les veilla longtemps, assis sur le grand coffre sculpté que Mahauld avait autrefois apporté avec elle lors qu’ils s’étaient mariés. De temps en temps une larme coulait sur sa joue, sans qu’il semblât s’en apercevoir. Il finit par sombrer lui aussi dans le sommeil.

Il fut réveillé par le claquement de la porte qu’un vent glacial, s’engouffrant dans le Castel, rabattait constamment sans jamais réussir à la fermer. Gontran vit que le lit était vide. Il se précipita au-dehors et finit par apercevoir Mahauld sur les remparts, la main d’Aure dans la sienne. Il s’élança pour les rejoindre. Mahauld était en chemise, rouge de fièvre et tremblante de froid. Elle prit Aure dans ses bras et lui montra un point qu’il ne pouvait voir. Mahauld l’aperçut tout-à-coup, haletant et bientôt auprès d’elles. Il se rendit compte qu’elle délirait. Elle se tourna vers lui en riant, tenant toujours Aure dans ses bras sans force, et lui dit :

          C’est l’été, mon ami, sens-tu comme l’air est tiède ? Prenons ce pont, je pense qu’il serait plaisant d’aller voir ce qui se trouve au-delà !

          Non ! hurla-t-il, la voyant poser le pied, chancelante, sur le créneau.

Il tendit les bras, mais il était trop loin, et soudain il fut trop tard.

Mahauld s’était écrasée en contrebas. On ramena son corps disloqué au Castel, mais jamais on ne put retrouver celui d’Aure.

Le cœur de Gontran se fendit, et ainsi se fendit aussi la roche, à la plainte interminable qu’à genoux là où sa femme était tombée Gontran déclamait au ciel silencieux, et elle engloutit le pic, le Castel du Roc et sa devise présomptueuse.

Les terres seigneuriales furent par la suite divisées en quatre parties annexées aux domaines voisins, afin que de cette histoire rien ne subsiste. ’’

Le soir était tombé. Toujours silencieux, son auditoire comprit enfin que le vagabond avait terminé son récit.

‘‘ Et le seigneur Gontran’’, demanda quelqu’un. ‘‘Qu’est-il devenu ?

          Il disparut, et personne ne sut jamais ce qu’il était advenu de lui. D’aucuns disent que fou de douleur, il s’est mis à errer sans trouver de repos dans la mort, et que certaines nuits où l’ombre de la colline du Roc s’étire étrangement, on peut l’entendre pleurer sa femme et chercher sa fille.’’

Le vieil homme soupira et les passants le remercièrent en argent sonnant qu’il rangea dans une besace hors d’âge, puis ils se dispersèrent dans le jour déclinant, après que l’un d’eux eut proposé au mendiant de l’accueillir dans sa grange pour la nuit. Le vieillard le suivit.

                Nul ne remarqua sur la place peu à peu désertée une silhouette portant cape, le capuchon rabattu sur sa tête, qui semblait parler pour elle même.

‘‘ Pourquoi, dit la silhouette, est-il revenu aujourd’hui après tous ces siècles ?

          Oh, je pense, répondit une voix dont personne n’aurait pu déterminer l’origine, qu’il lui a fallu du temps.

          Tout ce temps pour comprendre une chose aussi évidente ?

          Non, il avait compris dès le début… Ta naissance quarante jours après l’équinoxe d’automne, le jour ou des ponts sont jetés vers le monde des hommes… Il a toujours su pourquoi il lui fallait redouter ce jour, et quand nous retrouver ; le temps, espérons-le, lui aura permis de pardonner.

          Il me tarde !’’ fit la silhouette au capuchon dont les yeux brillants avaient un éclat si particulier, rappelant de l’or sous un ciel d’été séculaire.

Son rire éclata, ce fut un rire ému et sans moquerie, un rire de jeune fille.

‘‘ Viens vite, mère, pressa-t-elle. La minuit nous verrait tous trois de nouveau séparés.’’

Et la silhouette, flanquée de sa compagne invisible, emboîta le pas aux deux hommes qui étaient loin déjà, l’un d’eux courbé sous le poids d’années de colère mais animé d’un espoir joyeux.

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Voyages

27 novembre 2006

 
Regardez-les marcher, voyez, ma bonne dame
Comme ils vont, nonchalants, méprisables d’aisance
Et de rapidité ; sur leur front se balancent
Quelques mèches trop longues assombrissant leur âme.
 
Ils nous narguent en passant, regard fier ! et leurs yeux
Habilement cachés dont l’éclat les trahit
Sauront les diriger, même par noire nuit
Vers de sombres desseins dans de sordides lieux.
 
Que dites-vous, Madame ? Se peut-il qu’en leur tête
Sous leur front dont la peau est stupidement lisse
S’arrête un jour ou l’autre quelqu’idée honnête ?
 
Et vous me traitez, Dame ! de vieille femme aigrie ?
Mes yeux sont souffreteux, mes pieds débiles glissent,
Mais jamais n’oublieront que jeunesse on me prit.
 
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