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12 novembre 2016 – Eau courante

Les feuilles mortes s’étaient entassées, menaçant de former un bouchon comme l’année passée ; cela n’avait d’abord pas attiré son attention : il avait fallu alors que la boue débordât dans la petite cour pour qu’elle prît conscience de la gravité de la situation. Elle n’avait pas voulu reproduire la même erreur, d’autant plus qu’elle aurait bientôt une distraction supplémentaire. C’est pourquoi elle avait passé une partie de l’après-midi à désengorger le bras du minuscule ruisseau, qu’on pouvait à présent entendre clapoter de soulagement. Elle était contente d’avoir résisté aux exhortations de la négligence et de son tempérament insoucieux, qui la tentaient de laisser faire la nature. Personne ne venait jamais, ou presque ; la petite cour avec la vieille table et ses bancs ne servait à rien du tout, mais quelle joie d’aller, même une fois dans la saison, s’y asseoir dans une grosse couverture et offrir ses pommettes au soleil, une boisson chaude dans les mains ! Cette perspective gonflait sa poitrine de réconfort tandis qu’elle pataugeait entre les orties et le lierre, ses bottes comme aspirées par le mille-feuilles spongieux que l’automne et ses pluies successives avaient substitué au chemin. Ce n’était pas un jour à s’installer à l’extérieur, où un vent sournois errait en recherche de promeneurs à faire frissonner. C’était un jour à ne sortir que pour manier la pelle et et les gants, faire des tas des branches glissantes et de feuilles gorgées d’eau ; un jour d’application, de préparatifs ; un jour à veste roide, à bottes en nylon. Une fois celles-ci décrottées et rangées dans la remise, elle rentra en pull-over et mocassins, une chanson de Marvin Gaye ou d’Al Green à la bouche, hâtive. La porte d’entrée était restée entr’ouverte et, s’essuyant les pieds, elle pesta contre elle-même pour la déperdition de chaleur engendrée. Un coup d’œil rapide lui permit de jauger que la pièce était accueillante et exactement comme elle l’avait quittée. Au moment de faire tourner la clef, elle s’immobilisa un instant : elle n’avait pas envie de risquer d’être forcée de quitter son bain – parmi ses rares luxes, l’un de ses préférés. Laissant reposer ce dilemme, elle suivit jusqu’à la fenêtre de la cuisine le désir subit et enfantin d’admirer son œuvre. Elle se rinça rapidement les mains et le visage au-dessus de l’évier. Au-dehors, libérée de l’enchevêtrement de branchages terreux, l’eau coulait tranquillement, étonnamment claire malgré le temps gris, serpentin d’argent entrecoupé de troncs moussus jusqu’aux petits ponts jumeaux, chevelure féerique parmi le sous-bois de noirs, de beiges et d’ocres. Tout en préparant un café, elle la regardait avec plus de bonheur maintenant, de loin, comme on contemple les sujets d’un tableau ; chaque expiration près de la vitre floutait sa vision et elle y substituait mentalement celle qu’elle aurait depuis la fenêtre de la salle de bains : elle ne fermerait pas à clef, c’était décidé. Elle laisserait se prolonger ce bain bien mérité jusqu’à voir, en contrebas, la silhouette attendue grimper, sans la soupçonner dans son poste d’observation, et disparaître sur la droite. Une ou deux secondes passées, on frapperait ; elle, sans sortir encore, lui crierait que c’était ouvert. Combien de temps cela faisait-il, huit, dix mois ? Son image hypothétique, vue d’en haut depuis la baignoire, l’obsédait : aurait-il changé ? Comment serait-il habillé ? Elle voyait du moins clairement sa démarche reconnaissable entre toutes, à laquelle elle n’avait pourtant pas repensé. Quelque chose qui ressemblait à une émotion passa sur ses paupières, et un soupir lui échappa. Même l’air ambiant avait aujourd’hui un curieux goût d’épice qui lui rappelait l’odeur oubliée de ses cheveux ou de sa peau. Elle prit une autre inspiration bien consciente, bien solide ; oui, c’était cela, très exactement. S’arrachant à la rêverie, elle revint sur ses pas, méfiante : elle n’avait pourtant rien remarqué. S’interdisant une joie prématurée, elle se prépara à changer le papier, laissé en évidence sur la table de l’entrée, pour écrire à la place : Je prends un bain, il y a du café, installe-toi. Mais ce n’était plus la peine ; à côté de son écriture (Je suis sortie dans le jardin, j’en ai pour un moment, fais comme chez toi.) se serraient des lignes en biais un peu trop grandes pour la place restante : Bonjour Marica J’ai mis mes affaires dans la chambre du bas Chapeau pour tes rénovations Une idée comme je te vois travailler de la cuisine Je suis sûr que tu auras très envie d’un bain Je te surveille et le fais couler Tu es fascinante on dirait une femme de l’Antiquité qui remplit un genre de rituel mystique [un espace] Viens les thermes t’attendent moi aussi Niec. Elle reposa le mot aussi doucement que le permettait l’influx électrique qui venait de se répandre dans son ventre. Le dossier d’une chaise reçut son pull-over. Maîtrisant le son de sa respiration, elle glissa sur la pointe de ses pieds nus jusqu’à la porte de la salle de bains, elle aussi entr’ouverte, et la tira d’un coup, dans un salut sonore. L’occupant sursauta, étouffa un mot grossier, et sourit ; elle estima lui avoir rendu la monnaie de sa pièce. Bienvenue chez toi, lui dit-il, un peu pompeux. Il était assis cependant, presque nu déjà sur le tabouret ; il se leva. La pointe de leurs pieds se touchait. Elle referma, la main dans son dos, ne le quittant pas du regard. Bienvenue chez toi, dit-elle de même, quoique plus sobrement. Il l’embrassa sur la joue gauche, puis, ayant croisé ses yeux un genre d’éternité, sur la droite. As-tu fait bon voyage ? Une vraie épopée, répondit-il. Ses doigts s’enfoncèrent dans ses cheveux à elle, qui sentit s’échauffer son oreille. Il fronça les sourcils pour observer ce qu’il avait retiré, le froissa entre index et majeur puis la regarda de nouveau : tu avais de la mousse. Elle l’étreignit, ses ongles effleurant la chair. Il commençait à faire vraiment sombre dehors, on ne distinguait plus guère que des branches violacées recelant des fonds impénétrables. Tu avais laissé la porte ouverte, ne put-elle s’empêcher de remarquer, comme ils finissaient de se déshabiller. Et ils entrèrent ensemble dans la vasque sous le plafond dansant, le carrelage donnant à leur corps turquoise des éclats de galet poli.

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Ballade d’un dissident (tentative de traduction seconde)

Ballade d’un dissident

 

Te souviens-tu comme nous vivions,

Que reste-t-il désormais, Belgrade mienne ?

Je me rappelle encore ce temps-là dans le vieux bistro,
La première fois que je vis un micro, me juchai sur la table
Dans l’ombre du vieux marronnier où disparut mon amour ;
Je gravai mon nom, formai les premières rimes.
J’ai poussé de la ville, des chants de sa Bohème
Et de récits de pêcheurs comme il n’en est plus.
Je me suis querellé avec les meilleurs dans des tavernes enfumées,
Ai courtisé la dame, joué avec l’usurier,
Ai tantôt, chanceux, retrouvé mes Pénates, et tantôt tout perdu ;
Tantôt enlacé une femme, tantôt embrassé le pavé ;
Ne me suis point blâmé ; où que j’aie pu ouvrir les yeux
C’était toujours la même peine, devenue familière,
Aussi, j’ai ranimé mes souvenirs pour qu’ils soient des cicatrices
Me rappelant qu’il n’a pas toujours fait sombre et froid,
Qu’un sang rouge comme le vin a coloré les nuits,
Dans les reflets du verre, il y avait tes yeux ;
Mais j’ai dû partir, le fiacre m’attendait,
Adieu Belgrade, j’aurais encore tant à te dire !

Te souviens-tu comme nous vivions,

Que reste-t-il désormais, Belgrade mienne ?

Oublie-moi, mon aimée, oublie comme je t’aime
Continue à aimer, peut-être ne suis-je plus ;
Dans l’ombre j’enlace les souvenirs que je peins à la flamme des chandelles
Pour ne plus penser aux cris qui montent de l’entrée ;
Luttant contre mes blessures, je me rêve me saoulant de vin, de rakia
Et de tamburs*, d’un vieux violon et de voix usées,
De tristes chants tziganes, de fumée et de verres brisés ;
Avec mes Bohémiens, juché sur la table je me mets à crier,
Je tire, je récite des chants, cherche mes lettres ;
Pour un seul vers ma vie touche à sa fin,
Dans mon cœur le désert, mais de la fenêtre je vois l’oasis.
Je me rêve sentant ton parfum, toi dansant près de moi,
Et mes larmes tombent comme une pluie d’automne.
Ne parais pas, affreux matin, laisse-moi à ma peine ;
Ne parais pas tant qu’il reste un chant en moi ;
Mais il me faut partir, car j’ai dérangé,
Adieu Belgrade, cela, je ne te l’avais jamais dit !

Te souviens-tu comme nous vivions,

Que reste-t-il désormais, Belgrade mienne ?

Aujourd’hui, mes blessures me lancent plus qu’une rossée derrière l’école ;
Plus que le son de la strophe à l’instant où j’ai dû partir.
Et me revoici, mais nous avons tout perdu,
Ils ont abattu le marronnier où je t’embrassais naguère,
Il n’est plus d’effluves aux tilleuls, plus de vieux violon,
Plus ce Bohémien aux cheveux d’argent qui soignait ma tristesse ;
Ma Belgrade, Mes racines sont perdues,
Vaines mes médailles où personne ne me reconnaît.
Je donnerais mon Étoile de Karageorge pour une cruche pleine du raisin d’ici
Car à quoi m’est-elle bonne, quand je n’ai plus personne,
Qu’agitation et douleur, mes amies plus fidèles ;
Dans la taverne, je brise des verres à m’en faire saigner l’âme.
Voici la balade d’un dissident, triste chant serbe,
Pour les tavernes à venir, et pour des temps meilleurs,
Il faut qu’elle reste au fond des gorges ; quand on l’entonne,
C’est toute ma région qui revient, il n’y manque que moi,
Il me faut partir pour qu’on ne m’exploite pas,
Adieu Belgrade, rappelle-toi tout ce que je t’ai dit !

Te souviens-tu comme nous vivions,

Que reste-t-il désormais, Belgrade mienne ?

*tambur : instrument à cordes des Balkans, apparenté au bouzouki grec.

D’après :

Београдски Синдикат, Балада дисидента – Beogradski sindikat, Balada Dissidenta

http://lyricstranslate.com/ru/balada-disidenta-ballade-eines-dissidenten.html

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21 novembre 2010

Novembre ; je suis en exil. Novembre est-il partout le même ? Je le crains, oh ! oui, je le reconnais bien, il me délivre ici la même hypocrisie, mensonge latin d’une gestation qui arrive à son terme… onzième mois. L’enfant est-il né – quel enfant ? Je le crois, septembre m’offrit le voyage et la bohème, et la nouveauté à l’envi. Il y avait cette foule d’arbres, et les lumières sur le fleuve, dont je pensais pouvoir subsister… l’automne vint.  D’arbres il reste ces silhouettes décharnées – quelques copeaux rouges sang s’y balancent encore tristement – trop disséminées, on voit au travers. Et toute cette eau, prétendument sauvage, toujours je la vois – trop fade bien que jamais la même – couler dans le même sens, toujours, et je m’y jetterais bien pour retrouver l’immensité salée vers laquelle elle fuit sans relâche. Novembre, je te connais bien, ta noirceur terrible, je la supporte dans le souffle de la multitude des cadavres de feuilles qui tourbillonnent, dans la force des essences décennaires qui ont essuyé d’autres tempêtes et que je vais voir debout année après année, dans la familiarité des chemins inconnus qui partagent pourtant ce même passé péninsulaire ; je l’accepte dans l’odeur de goémon des vieilles criques, dans la splendeur des orages qui remuent la majesté de liquides démesures, dans le mugissement des vents – mot euphémique – qui recèle des rires salés d’amphibiennes, des cavalcades d’esprits cornus, des chants et déchants tintinnabulants d’enfants de la nuit. Mais ici ? De nuit comme de jour elle suinte dans l’obscure inhospitalité d’un environnement indéchiffrable ; tu la laisses dégoutter dans le vide de mon entendement, sans qu’aucun vent ne la balaye ni qu’aucune pluie ne la lave, et elle se répand sur les derniers miroitements chaleureux, assombrissant tout de ce qui m’est déjà étranger. Novembre : l’antique épreuve prend un visage déconcertant. Comment traverser ce mois de ténèbres, et ses rets aveugles qui m’enserrent ; oh, noire mélancolie, faut-il que tu t’imprègnes de nostalgie ? J’erre entre mes murs, car je crains maintenant la morsure d’un froid purulent. Miel et épices sont à peine assez pour mon corps ; comment nourrir mon âme ? J’ai bien tenté, en arpentant les rues et les chemins mal aplanis, en visitant l’ancienne forteresse et l’histoire de ces lieux, de trouver la lumière intérieure de cette région au charme énigmatique. Seules me répondent des angoisses anciennes. Mes yeux fermés voient des forêts aux odeurs de sous-bois puissantes, craquetant de branches et de pas étouffés, et des vagues immenses portant avec fracas la violence pure et souple crêtée d’une écume chuchotante, lames de sel toujours plus grandes, jusqu’à la déferlante. Mes yeux ouverts, remplis d’absences, souffrent de tendresses enfouies pour des gens et des lieux qui ne sont plus à ma vie. Affreux novembre, affreux, cette terre trop lointaine altère tes ruses et les fait insondables. Ailleurs, le mois est noir, autour de mes paupières recloses.

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Voyages

19/10/2010

Soudain survint le jaune, englobant tout ;
Aux longs membres sombres le cuivre s’effeuillait,
Ne consentant plus d’ombre ; et le soleil brillait
Acrylique liquide, de partout.

Or d’entre les colonnes s’envolait
Une pluie d’éclats d’ors, qui fit comme un rideau ;
Et voilée, ma vie nue ne fut plus un fardeau
– Tout bas, déjà, l’automne s’étiolait.

Le monde s’offrait telle une couronne,
Joyeux et tournoyant tombeau de boutons d’or,
Et je m’étonnai de distinguer que la mort
Pût être aussi belle à qui lui pardonne.

Dans ce décor luisant je me coulais,
Foulant le blond tapis de feuilles gorgées d’eau
Sous la voûte ajourée où riait un rondeau ;
Mais blondeur n’eut qu’un temps, qui s’écoulait.

Immonde est l’aube murée qui grisonne,
Embrumant mon cerveau d’un linceul insonore.
La glace se tapit sous les tons que j’arbore
– Qui saura nommer ce qui m’empoisonne !

Souvent m’efforçant de rester debout
J’observe les troncs secs, sinistres et inquiets,
Et songeant que la sève, ambre en sommeil douillet
Sous l’écorce y subsiste, malgré tout.

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6 juin 00:58

Voici un petit texte qui ne devait à l’origine pas figurer ici… Je l’avais écrit mercredi soir pour un concours sur le forum d’un jeu de rôle… Le verdict du consommateur ? Olalà, c’est trop long ! Imaginez ma grande affliction pour certaines pauvres gens inhabituées à voir tant de mots bout à bout – plutôt écrasés les uns contre les autres par la police imposée il est vrai ! Mais peu importe, on dirait que je joue seule dans ma catégorie, et je suis déjà hors sujet (poème ou nouvelle… pseudo-fantastique, n’est-ce pas !) ; en plus je me suis mal relue ! alors je ravale mon petit bout de fierté, je change une ou deux formulations et je le poste le premier récit complet de sa catégorie ici. J’ignore encore quelle taille il va prendre sur la page, enfin j’aurai la surprise. J’ai choisi une police assez grosse pour ne pas forcer vos petits yeux fatigués.
Excusez le style ! Mais je me leurre peut-être, car qui lirait encore un truc pareil sur un espace, et sans illustrations en plus ? Il s’agira des mêmes peut-être qui écouteront en même temps Sting  –  oui, le chanteur de The Police – chanter du John Dowland – non, lui ne fait pas partie du même groupe, et pour cause ; mais je vous laisserai le plaisir de chercher – accompagné d’un virtuose du luth, Edin Karamazov – peut-être vais-je changer pour un morceau purement instrumental, et malgré le nom de l’artiste qui s’affichera, vous aurez l’obligeance de vous rappeler qui tient le luth. En bref, voici de quoi vous mettre dans l’ambiance !

‘‘ Voyez-vous, braves gens, cette petite colline là-bas au loin, qui se fondrait presque dans l’horizon ? Il fut un temps où se dressait là un mont bien plus imposant ; et au sommet de ce pic avait été construit un château qui se dressait fièrement au-dessus de la campagne environnante. Tout cela remonte à une époque que les grands-parents de vos grands-parents n’ont pas connue, et ce château, en partie creusé dans la roche, en partie érigé avec les pierres qui en avaient été extraites, fut nommé le Castel du Roc, parce que l’usage était alors de bâtir les châteaux en bois ; le Castel du Roc impressionna beaucoup le peuple qui le vit construire avec appréhension, ne connaissant pas encore l’architecture en voûtes de pierre. Le seigneur qui s’était installé sur ces terres avait reçu ce fief du Roy de France, en récompense de sa bravoure indéfectible lors d’une guerre lointaine. Il avait fait graver au-dessus du portail sa nouvelle devise : « Jamais ne ploye ».’’

L’un après l’autre, tous se turent. Ces passants charitables s’étaient arrêtés pour donner quelque sou à ce pauvre hère sans âge qui grelottait malgré la douceur de l’automne et il leur avait promis un conte, sitôt qu’ils seraient assez nombreux. C’était presque une petite foule qui faisait maintenant cercle dans un silence déférent autour du vieux mendiant dont la voix rauque et chaleureuse subjuguait déjà ses auditeurs.

‘‘ Ce seigneur, nommé Gontran, venait d’épouser la dame qu’il aimait, Mahauld. Gontran et Mahauld étaient jeunes, beaux et amoureux. Leurs gens les enviaient et les aimaient tout autant, car ils étaient bons et justes. A l’automne, Mahauld mit au monde une fille qui fut baptisée Aure le jour même.

A la fin de la cérémonie, Gontran qui sortait de l’église fut bousculé par un homme encapuchonné qui ne s’excusa pas.

          Holà ! s’écria Gontran. Prends garde, tu bouscules ton seigneur. Serais-tu aveugle ?

          Tu n’es pas mon seigneur, et je ne te dois pas allégeance, répondit l’homme d’une voix moqueuse. C’est toi qui es aveugle ; tu ne m’as pas vu ; tu n’a pas vu les yeux de celle que tu appelles ta fille ! Mais je crois que tu me reverras.

Abasourdi par tant d’insolence, Gontran n’avait pu réagir que déjà l’inconnu avait disparu parmi la foule. Rentré au Castel du Roc, Gontran s’en fut près de son épouse et de sa fille, qu’il entendit avec joie crier de sa voix toute neuve. Tandis qu’il la prenait dans ses bras, il ne put s’empêcher de songer aux paroles de l’étranger qui l’avait bousculé. L’enfant avait déjà des cheveux noirs de jais et une fossette à la joue dont il savait de qui elle les tenait.

          Aure, murmura-t-il, tu ressembles déjà tant à ta mère ; je suis sûr qu’en grandissant tu auras sa beauté et sa sagesse.

Mais ses yeux, d’où lui venaient-ils ? D’un vert très clair, presque jaune, ils lui firent curieusement penser à de l’or sous un ciel d’été.

          Qu’as-tu, mon ami ? demanda Mahauld, inquiète de tant de gravité.

Il lui posa délicatement l’enfant dans les bras, et lui dit tristement, sans la regarder :

          Ma dame, dis moi de qui sont ces yeux.

Il marqua un temps de pause, bouleversé. Enfin il reprit :

          Au nom de l’amour que je te porte, peut-être pourrais-je un jour te pardonner.

Relevant les yeux, il vit qu’elle pleurait.

          Je n’ai aimé nul autre avant toi, et ne t’ai jamais trompé avec aucun être humain ici-bas… La veille de nos noces, je fis un songe. C’était l’été et je marchais dans un bois. Je n’avais nul amant et ne te connaissais pas. Je passai un pont de bois et arrivai dans une clairière. Sur un tapis de fougères était assis un jeune homme, et je dois dire qu’il était beau. Ses cheveux étaient très blonds et pareils à la soie, et ses yeux… Il fit apparaître un trou dans la terre et me mena en un palais souterrain qui était plein de choses magnifiques et de gens de sa sorte. Les jours passèrent dans ce temps lumineux et agréable qui n’était pas le nôtre ; j’étais de plus en plus charmée par mon hôte, et un jour, je partageai sa couche. Puis il me dit qu’il était le Roy de cet endroit, et d’autres encore, et me demanda d’être sa Reine. Nous fûmes lavés, coiffés et revêtus de tuniques immaculées. Je le suivis et nous arrivâmes à l’air libre dans la clairière où il  avait fait rassembler nombre de ses sujets : des gens que j’avais rencontrés au palais mais également des bêtes de toute sorte et des animaux fantastiques que je n’avais jamais vus auparavant. Ils avaient laissé entre eux un espace, une allée jonchée de fleurs odorantes qui conduisait à un cercle vide autour d’un rocher moussu, lequel supportait une couronne, une dague ainsi qu’une coupe remplie d’eau pure ; le Roy des Fées portait lui-même une couronne. Nous foulâmes les fleurs et arrivâmes jusqu’au rocher. Le Roy me demanda solennellement si j’acceptais de renoncer à tout ce qui avait fait ma vie avant notre rencontre dans la clairière. A ma grande surprise je m’entendis répondre que j’étais déjà engagée et que j’en aimais un autre. Puis tout me revint, et je me souvins de vous et de nos serments tant de fois redits… Je me sentais chavirer sous ce ciel si pur, d’un bleu éclatant, et m’en fus à travers le peuple sylvestre qui s’écartait avec consternation sur mon passage. Je traversai le pont, puis me retournai afin d’emporter une dernière image de ce qui aurait pu être ma vie, après quoi je me réveillai en sursaut au petit matin. Vous connaissez la suite ; nous l’avons vécue ensemble !

Epuisée par ce long récit, la dame se tut, et le seigneur maudit en son for intérieur ce songe envoyé par les Fées pour lui ravir sa bien-aimée. Gontran resta silencieux de longues minutes, puis tour à tour regarda Mahauld et Aure qui dormait sereinement dans ses bras, après quoi il quitta la pièce.

Gontran accepta Aure et l’aima comme si elle était réellement sa fille, et de fait oncques ne vit père plus attentif ! L’amour qui le liait à Mahauld ne fut pas longtemps éprouvé. La vie au Castel du Roc poursuivit son cours, égayée par cette naissance dont les époux turent le douloureux secret. L’enfant grandissait et s’épanouissait à vue d’œil, et Gontran en vint presque à oublier le malaise qui l’avait saisi en voyant ses yeux. Lors qu’elle atteignit un an, il fit donner une grande fête. L’enfant s’émerveilla devant les acrobates et rit lors que la pièce montée dévoila un envol d’oiseaux colorés. Gontran s’inquiétait seulement de Mahauld, qui s’était trouvée souffrante et n’avait pu prendre part aux réjouissances. Quand Aure fut couchée et que les convives partirent, Gontran s’étonna de voir un homme toujours assis, le visage caché par son capuchon, et qui ne bougeait pas. Il allait entreprendre de le tirer de son sommeil ou de sa rêverie, mais l’inconnu se leva à son approche.

          Dis-moi, mon petit seigneur, à présent as-tu vu les yeux de ta fille ?

Gontran resta coi. Ces yeux, il les voyait en effet. Sous le capuchon, ils brillaient d’un éclat nonpareil, bien que moqueur. De l’or sous un ciel d’été, pensa-t-il.

          Que veux-tu ? interrogea Gontran, la voix tremblante.

          Ma fille. Du sang royal qui est le mien, elle ne peut vivre cette existence médiocre loin de ses origines.

          Aure est intelligente, et promet d’être très belle, répondit Gontran, qui contenait son courroux. Elle pourra épouser un noble sire si elle y tient, pour ma part je l’élève afin qu’elle vive en bonne chrétienne et trouve un jour un bonheur pareil au mien, et ne la laisserai jamais aux mains d’un homme qui a profité du sommeil de ma dame pour l’ensorceler.

          Peu me chaut la mère, puis qu’elle m’a refusé ; mais sache que si la fille veut quitter ce monde pour le mien, tu ne pourras l’en empêcher. Elle a un pouvoir que tu ne soupçonnes pas et l’accomplissement de sa nature n’est pas ici.

          Ne t’approche pas de ma fille ! s’écria Gontran, tirant son épée.

          Tout doux, railla l’étranger. Si ton âme est pure, tu sauras m’en empêcher. Mais prends garde, car j’ai pour moi la force et la ruse.

Lui-même fit apparaître une lame aigüe, et la brandit. Au premier choc de leurs armes, l’étranger poussa une exclamation de dépit ; l’âme de Gontran était en effet droite et pure comme le lis ; il était brave et fidèle à sa dame. Ils combattirent toute la soirée sans relâche, et si pas une seule fois Gontran ne sentit son courage défaillir, ses forces s’amenuisaient peu à peu, au contraire de celles de son adversaire, toujours extraordinairement vif et apparemment infatigable. A la minuit, celui-ci disparut tout-à-coup. Gontran lâcha son épée, la main et le bras douloureux. Bien avant de toucher le sol de pierre, il s’était évanoui.

Il se réveilla au bout de trois jours, fourbu comme s’il avait été roué de coups. Mahauld, qui se tenait à son chevet, lui apprit que ses gens d’armes, alarmés par le fracas de l’airain, n’avaient pu accourir à son secours, retenus au-dehors comme par une force invisible. Péniblement, Gontran lui raconta ce dont elle se doutait déjà. Il demanda à voir Aure et fut rassuré de constater qu’elle se portait à merveille. Il fallut en tout une semaine à Gontran pour se remettre sur pied.

Aure grandit en apprenant à craindre les Fées, mais en songe elle connut bientôt la vérité sur ces yeux qu’elle avait et qui ne ressemblaient à ceux de personne au Castel. Cependant, elle se tut pour ne point peiner Mahauld sa mère et Gontran qu’elle aimait et respectait comme s’il était son père véritable. C’était une enfant vive et charmante, mais qui parfois se perdait des heures dans la contemplation de la nature environnante, sur laquelle le Roc avait une vue imprenable.

Chaque année à la même époque, Mahauld se trouvait souffrante ; le même jour et jusqu’à minuit, Gontran affrontait en duel l’étranger, qui pour tenter de tromper son adversaire, faisait apparaître des illusions fantasmagoriques et des visions d’horreur, qui de plus en plus peuplaient les rêves de Gontran. Il devenait taciturne avec les années, et ses sourires se firent plus rares, puis furent réservés aux seules Mahauld et Aure.

A l’automne suivant le septième anniversaire d’Aure, Mahauld fut de nouveau enceinte, et l’on vit Gontran se dérider, redevenir spirituel et plein d’entrain comme autrefois. Dès l’hiver néanmoins, l’état de Mahauld commença à se dégrader. De plus en plus souvent Gontran la voyait se tenir le ventre, une grimace tordant son visage d’albâtre. Tous les soins qu’il lui prodiguait et les médecins qu’il avait mandés ne purent empêcher une fausse couche. Mahauld pleura longuement lors qu’elle perdit l’enfant de Gontran, mais lui la réconforta, comprenant dès lors que c’était pour la vie même de sa dame qu’il fallait craindre. Mahauld gardait à présent le lit, et aux médecins qui lui prodiguaient une attention constante s’était maintenant ajouté un prêtre. Un jour, les médecins s’accordèrent pour la première fois, et ce fut pour annoncer à Gontran que Mahauld ne passerait pas la semaine. Ils s’écartèrent pour le laisser passer, quand, blanc comme un linge, il se précipita à son chevet.

          Mahauld, murmura-t-il. Mahauld, je t’en prie…

          Sire, dit un médecin après quelques instants. Elle ne vous entend plus ; elle a perdu conscience à présent.

Gontran leva la tête à ces mots qu’il ne comprenait pas, et son regard désespéré croisa un par un celui de chaque médecin, puis se posa de nouveau sur Mahauld. Il mit une main devant ses yeux et sortit sans prendre la peine de refermer la porte. Il rencontra aussitôt Aure qui allait elle aussi voir sa mère. Ne sachant que lui dire, il la serra dans ses bras en pleurant ; Aure, avec cette immense gravité qu’ont parfois les enfants, resta muette puis elle demanda :

          Ma mère va mourir, n’est-ce pas ?

Gontran ne put parler, mais opina de la tête, une seule fois. Aure lui prit la main et le fit rebrousser chemin jusqu’à la chambre de Mahauld. Aure s’assit sur le lit, et Gontran trouva la force de parler aux médecins. Très bas, ils l’assurèrent de nouveau que leur présence était devenue inutile, et avec une infinie tristesse, il demanda au prêtre d’accorder à sa dame les derniers sacrements. Quand ce fut fait, il renvoya médecins, prêtres et serviteurs, et resta seul à contempler les deux êtres qui lui étaient les plus chers sur la terre. Mahauld respirait avec peine et Aure s’était endormie sur le lit, recroquevillée auprès de sa mère. Il les veilla longtemps, assis sur le grand coffre sculpté que Mahauld avait autrefois apporté avec elle lors qu’ils s’étaient mariés. De temps en temps une larme coulait sur sa joue, sans qu’il semblât s’en apercevoir. Il finit par sombrer lui aussi dans le sommeil.

Il fut réveillé par le claquement de la porte qu’un vent glacial, s’engouffrant dans le Castel, rabattait constamment sans jamais réussir à la fermer. Gontran vit que le lit était vide. Il se précipita au-dehors et finit par apercevoir Mahauld sur les remparts, la main d’Aure dans la sienne. Il s’élança pour les rejoindre. Mahauld était en chemise, rouge de fièvre et tremblante de froid. Elle prit Aure dans ses bras et lui montra un point qu’il ne pouvait voir. Mahauld l’aperçut tout-à-coup, haletant et bientôt auprès d’elles. Il se rendit compte qu’elle délirait. Elle se tourna vers lui en riant, tenant toujours Aure dans ses bras sans force, et lui dit :

          C’est l’été, mon ami, sens-tu comme l’air est tiède ? Prenons ce pont, je pense qu’il serait plaisant d’aller voir ce qui se trouve au-delà !

          Non ! hurla-t-il, la voyant poser le pied, chancelante, sur le créneau.

Il tendit les bras, mais il était trop loin, et soudain il fut trop tard.

Mahauld s’était écrasée en contrebas. On ramena son corps disloqué au Castel, mais jamais on ne put retrouver celui d’Aure.

Le cœur de Gontran se fendit, et ainsi se fendit aussi la roche, à la plainte interminable qu’à genoux là où sa femme était tombée Gontran déclamait au ciel silencieux, et elle engloutit le pic, le Castel du Roc et sa devise présomptueuse.

Les terres seigneuriales furent par la suite divisées en quatre parties annexées aux domaines voisins, afin que de cette histoire rien ne subsiste. ’’

Le soir était tombé. Toujours silencieux, son auditoire comprit enfin que le vagabond avait terminé son récit.

‘‘ Et le seigneur Gontran’’, demanda quelqu’un. ‘‘Qu’est-il devenu ?

          Il disparut, et personne ne sut jamais ce qu’il était advenu de lui. D’aucuns disent que fou de douleur, il s’est mis à errer sans trouver de repos dans la mort, et que certaines nuits où l’ombre de la colline du Roc s’étire étrangement, on peut l’entendre pleurer sa femme et chercher sa fille.’’

Le vieil homme soupira et les passants le remercièrent en argent sonnant qu’il rangea dans une besace hors d’âge, puis ils se dispersèrent dans le jour déclinant, après que l’un d’eux eut proposé au mendiant de l’accueillir dans sa grange pour la nuit. Le vieillard le suivit.

                Nul ne remarqua sur la place peu à peu désertée une silhouette portant cape, le capuchon rabattu sur sa tête, qui semblait parler pour elle même.

‘‘ Pourquoi, dit la silhouette, est-il revenu aujourd’hui après tous ces siècles ?

          Oh, je pense, répondit une voix dont personne n’aurait pu déterminer l’origine, qu’il lui a fallu du temps.

          Tout ce temps pour comprendre une chose aussi évidente ?

          Non, il avait compris dès le début… Ta naissance quarante jours après l’équinoxe d’automne, le jour ou des ponts sont jetés vers le monde des hommes… Il a toujours su pourquoi il lui fallait redouter ce jour, et quand nous retrouver ; le temps, espérons-le, lui aura permis de pardonner.

          Il me tarde !’’ fit la silhouette au capuchon dont les yeux brillants avaient un éclat si particulier, rappelant de l’or sous un ciel d’été séculaire.

Son rire éclata, ce fut un rire ému et sans moquerie, un rire de jeune fille.

‘‘ Viens vite, mère, pressa-t-elle. La minuit nous verrait tous trois de nouveau séparés.’’

Et la silhouette, flanquée de sa compagne invisible, emboîta le pas aux deux hommes qui étaient loin déjà, l’un d’eux courbé sous le poids d’années de colère mais animé d’un espoir joyeux.

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