Simplement, Voyages

21 janvier 2017 – Fluides

Un couple, un arrangement mouvant.
Vu de dos uniquement : la femme à gauche, noire, l’homme, panaché, grand, fin, jeune, à droite.
Une mère et son fils ? Des amoureux ?
La femme, collants noirs sur des mollets notoires et presque pointus, très présents, a le poignet droit passé sous le bras gauche de l’homme, de la capuche, dont la bordure est discernable et fourrée, aux genoux presque avalé par une longue parka caca d’oie à queue ovale et fendue.
La nuque de la femme est noyée dans un vaste foulard aux motifs noirs et blancs, mais du manteau sans coupe, noir, texturé, qui lui descend plus bas que le genou saille immanquablement le haut-relief de son postérieur, qui, fait remarquable, paraît appartenir à une réalité plus proche que le reste de la silhouette.
Soutenant le bloc de la parka masculine, les deux bâtons d’un pantalon roide un peu froissé s’ouvrent avec dérision au-dessus de la chaussure sur un intervalle de peau trop large eu égard au froid et au crachin neigeux : deux pâles chevilles grêles ; la droite est tatouée.
Le double objet de cette description ne constitue pas seul un sujet d’émerveillement, mais son mouvement ou, plus exactement, l’ensemble des mouvements induits par sa locomotion.
Lui, à droite, presque mécanique : son allure très raide avec un drôle de roulis m’évoque l’ange de terre cuite des crèches de mon enfance qui, derrière la grille de chapelles rudes, froides et brillantes d’un gothique attardé, hochait, lorsqu’on lui adressait quelque obole tintinnabulante, gravement de la tête dans un las et fascinant oui, oui, oui, oui où l’on lisait merci, merci sur les lèvres éternellement serrées.
Elle, à gauche, davantage charnelle, animale, glisse, balance et dandine de gauche à droite, de haut en bas en haut et retour, elle tangue et virevolte mais trop exagérément pour créer, seule, une harmonie indépendante ; pendant à celle de son rugueux accompagnateur, l’image est venue plus tard et plus sûrement : celle, noire comme on est blanche, d’une oie insoucieuse, oiseau marchant sur terre, inélégant hors d’un des deux éléments où il est le plus à son aise et qui, cependant qu’il n’est ni en vol, ni à la nage, emprunte à l’un et à l’autre.
Dans un froid à tout figer, quelques secondes de grâce se font sur ce trottoir sale d’une rue quelconque, dans une ville trop bien quadrillée ; tout s’imbrique et les deux marcheurs ne font plus que les atomes d’un seul mouvement, animés par une électricité bizarre et indolente, seule preuve de vie, une danse, une circulation.
Je les dépasse et tourne mine de rien la tête, pour apercevoir dans les cheveux blonds le baiser clair et maladroit des deux adulescents.

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24 novembre 2016 – Entre aimer et la mer

Entre aimer et la mer
Se prélasse un buveur
De tasses sans saveur
Mais sans lâcher l’affaire
Il divague à ses heures
Entre aimer et la mer

Des algues ce rêveur
Tisse un long tapis vert
Et le serpent de mer
Coule et se fait rumeur
Des longs cheveux d’Emer
À ses yeux de pécheur

Et trop loin de la mer
Et de l’aimée l’aimeur
Oubliant leur flaveur
A glissé dans l’amer
Et cherche en vain son cœur
Entre aimer et la mer

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12 novembre 2016 – Eau courante

Les feuilles mortes s’étaient entassées, menaçant de former un bouchon comme l’année passée ; cela n’avait d’abord pas attiré son attention : il avait fallu alors que la boue débordât dans la petite cour pour qu’elle prît conscience de la gravité de la situation. Elle n’avait pas voulu reproduire la même erreur, d’autant plus qu’elle aurait bientôt une distraction supplémentaire. C’est pourquoi elle avait passé une partie de l’après-midi à désengorger le bras du minuscule ruisseau, qu’on pouvait à présent entendre clapoter de soulagement. Elle était contente d’avoir résisté aux exhortations de la négligence et de son tempérament insoucieux, qui la tentaient de laisser faire la nature. Personne ne venait jamais, ou presque ; la petite cour avec la vieille table et ses bancs ne servait à rien du tout, mais quelle joie d’aller, même une fois dans la saison, s’y asseoir dans une grosse couverture et offrir ses pommettes au soleil, une boisson chaude dans les mains ! Cette perspective gonflait sa poitrine de réconfort tandis qu’elle pataugeait entre les orties et le lierre, ses bottes comme aspirées par le mille-feuilles spongieux que l’automne et ses pluies successives avaient substitué au chemin. Ce n’était pas un jour à s’installer à l’extérieur, où un vent sournois errait en recherche de promeneurs à faire frissonner. C’était un jour à ne sortir que pour manier la pelle et et les gants, faire des tas des branches glissantes et de feuilles gorgées d’eau ; un jour d’application, de préparatifs ; un jour à veste roide, à bottes en nylon. Une fois celles-ci décrottées et rangées dans la remise, elle rentra en pull-over et mocassins, une chanson de Marvin Gaye ou d’Al Green à la bouche, hâtive. La porte d’entrée était restée entr’ouverte et, s’essuyant les pieds, elle pesta contre elle-même pour la déperdition de chaleur engendrée. Un coup d’œil rapide lui permit de jauger que la pièce était accueillante et exactement comme elle l’avait quittée. Au moment de faire tourner la clef, elle s’immobilisa un instant : elle n’avait pas envie de risquer d’être forcée de quitter son bain – parmi ses rares luxes, l’un de ses préférés. Laissant reposer ce dilemme, elle suivit jusqu’à la fenêtre de la cuisine le désir subit et enfantin d’admirer son œuvre. Elle se rinça rapidement les mains et le visage au-dessus de l’évier. Au-dehors, libérée de l’enchevêtrement de branchages terreux, l’eau coulait tranquillement, étonnamment claire malgré le temps gris, serpentin d’argent entrecoupé de troncs moussus jusqu’aux petits ponts jumeaux, chevelure féerique parmi le sous-bois de noirs, de beiges et d’ocres. Tout en préparant un café, elle la regardait avec plus de bonheur maintenant, de loin, comme on contemple les sujets d’un tableau ; chaque expiration près de la vitre floutait sa vision et elle y substituait mentalement celle qu’elle aurait depuis la fenêtre de la salle de bains : elle ne fermerait pas à clef, c’était décidé. Elle laisserait se prolonger ce bain bien mérité jusqu’à voir, en contrebas, la silhouette attendue grimper, sans la soupçonner dans son poste d’observation, et disparaître sur la droite. Une ou deux secondes passées, on frapperait ; elle, sans sortir encore, lui crierait que c’était ouvert. Combien de temps cela faisait-il, huit, dix mois ? Son image hypothétique, vue d’en haut depuis la baignoire, l’obsédait : aurait-il changé ? Comment serait-il habillé ? Elle voyait du moins clairement sa démarche reconnaissable entre toutes, à laquelle elle n’avait pourtant pas repensé. Quelque chose qui ressemblait à une émotion passa sur ses paupières, et un soupir lui échappa. Même l’air ambiant avait aujourd’hui un curieux goût d’épice qui lui rappelait l’odeur oubliée de ses cheveux ou de sa peau. Elle prit une autre inspiration bien consciente, bien solide ; oui, c’était cela, très exactement. S’arrachant à la rêverie, elle revint sur ses pas, méfiante : elle n’avait pourtant rien remarqué. S’interdisant une joie prématurée, elle se prépara à changer le papier, laissé en évidence sur la table de l’entrée, pour écrire à la place : Je prends un bain, il y a du café, installe-toi. Mais ce n’était plus la peine ; à côté de son écriture (Je suis sortie dans le jardin, j’en ai pour un moment, fais comme chez toi.) se serraient des lignes en biais un peu trop grandes pour la place restante : Bonjour Marica J’ai mis mes affaires dans la chambre du bas Chapeau pour tes rénovations Une idée comme je te vois travailler de la cuisine Je suis sûr que tu auras très envie d’un bain Je te surveille et le fais couler Tu es fascinante on dirait une femme de l’Antiquité qui remplit un genre de rituel mystique [un espace] Viens les thermes t’attendent moi aussi Niec. Elle reposa le mot aussi doucement que le permettait l’influx électrique qui venait de se répandre dans son ventre. Le dossier d’une chaise reçut son pull-over. Maîtrisant le son de sa respiration, elle glissa sur la pointe de ses pieds nus jusqu’à la porte de la salle de bains, elle aussi entr’ouverte, et la tira d’un coup, dans un salut sonore. L’occupant sursauta, étouffa un mot grossier, et sourit ; elle estima lui avoir rendu la monnaie de sa pièce. Bienvenue chez toi, lui dit-il, un peu pompeux. Il était assis cependant, presque nu déjà sur le tabouret ; il se leva. La pointe de leurs pieds se touchait. Elle referma, la main dans son dos, ne le quittant pas du regard. Bienvenue chez toi, dit-elle de même, quoique plus sobrement. Il l’embrassa sur la joue gauche, puis, ayant croisé ses yeux un genre d’éternité, sur la droite. As-tu fait bon voyage ? Une vraie épopée, répondit-il. Ses doigts s’enfoncèrent dans ses cheveux à elle, qui sentit s’échauffer son oreille. Il fronça les sourcils pour observer ce qu’il avait retiré, le froissa entre index et majeur puis la regarda de nouveau : tu avais de la mousse. Elle l’étreignit, ses ongles effleurant la chair. Il commençait à faire vraiment sombre dehors, on ne distinguait plus guère que des branches violacées recelant des fonds impénétrables. Tu avais laissé la porte ouverte, ne put-elle s’empêcher de remarquer, comme ils finissaient de se déshabiller. Et ils entrèrent ensemble dans la vasque sous le plafond dansant, le carrelage donnant à leur corps turquoise des éclats de galet poli.

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