Santé et bien-être, Simplement, Voyages

16 mai 2017

Suave langueur
Entre les fenêtres montrant les moutons innombrables me tournant le dos
Retour d’une mélancolie légère
Après l’éveil de la chair enfin ébranlée par les rayons qui font mûrir la peau
Temps funambule
Ce sont les instants bénis sous le visage encore chaud
Appel sans nostalgie
Toute la lumière des années fondant sur l’humeur de mes eaux
Souvenirs fantastiques
Larges bleus obsédants
Glissant des fonds secrets de mon enfance caressant les jeunes roseaux
Clarté élémentaire qui se donne
Manifeste corps immensément peuplé dans lequel exister le temps d’un envol de corbeau
Muette symphonie
Avant les signes du soir toucher du bord des lèvres au calice d’un lis d’eau
Sentiment pathétique
Pour m’animer encore scintillent de lits de rivières de larmes d’hommes les vibrants tableaux
Désir de l’essence des autres
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20 février 2017

Quelqu’un a eu le cran qui seyait. C’est ainsi (arbitrairement, je préfère la thèse de la volonté) que j’ai désobscurci l’annonce d’accident grave voyageur qui m’a fait invoquer l’esprit des connecteurs logiques perdu qui niche dans chaque alliance métallique et perdre une heure à travers les brises souterraines. Ce soir le ballast était neuf, blanc comme la craie par endroits (peut-être utilise-t-on, qu’en sais-je, une espèce de craie pour éponger les dernières traces de fluides organiques et de produits de « nettoyage »). Point de honte pour cette curiosité dite malsaine qui attire les yeux partout où pourrait subsister une trace sans équivoque du drame de cet après-midi. Peine perdue de toute façon. Je marche vers le bord du quai et mon reflet vibrant, passe dans un erre-hère fou qui ne sait plus très bien où il va, tout ébranlé sans doute de la terrible aventure arrivée à son semblable, puis assise là comme à bord d’un cauchemar j’observe entre les stridences et les clignotements obsessionnels dodeliner la tête des voyageurs ici et dans le reflet des vitres, grosse chose imbue sur son corps épouvantail qui se croit le centre du monde qu’elle enclot, grosse chose instable qu’un souffle, un seul souffle suffit à faire envoler.

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21 janvier 2017 – Fluides

Un couple, un arrangement mouvant.
Vu de dos uniquement : la femme à gauche, noire, l’homme, panaché, grand, fin, jeune, à droite.
Une mère et son fils ? Des amoureux ?
La femme, collants noirs sur des mollets notoires et presque pointus, très présents, a le poignet droit passé sous le bras gauche de l’homme, de la capuche, dont la bordure est discernable et fourrée, aux genoux presque avalé par une longue parka caca d’oie à queue ovale et fendue.
La nuque de la femme est noyée dans un vaste foulard aux motifs noirs et blancs, mais du manteau sans coupe, noir, texturé, qui lui descend plus bas que le genou saille immanquablement le haut-relief de son postérieur, qui, fait remarquable, paraît appartenir à une réalité plus proche que le reste de la silhouette.
Soutenant le bloc de la parka masculine, les deux bâtons d’un pantalon roide un peu froissé s’ouvrent avec dérision au-dessus de la chaussure sur un intervalle de peau trop large eu égard au froid et au crachin neigeux : deux pâles chevilles grêles ; la droite est tatouée.
Le double objet de cette description ne constitue pas seul un sujet d’émerveillement, mais son mouvement ou, plus exactement, l’ensemble des mouvements induits par sa locomotion.
Lui, à droite, presque mécanique : son allure très raide avec un drôle de roulis m’évoque l’ange de terre cuite des crèches de mon enfance qui, derrière la grille de chapelles rudes, froides et brillantes d’un gothique attardé, hochait, lorsqu’on lui adressait quelque obole tintinnabulante, gravement de la tête dans un las et fascinant oui, oui, oui, oui où l’on lisait merci, merci sur les lèvres éternellement serrées.
Elle, à gauche, davantage charnelle, animale, glisse, balance et dandine de gauche à droite, de haut en bas en haut et retour, elle tangue et virevolte mais trop exagérément pour créer, seule, une harmonie indépendante ; pendant à celle de son rugueux accompagnateur, l’image est venue plus tard et plus sûrement : celle, noire comme on est blanche, d’une oie insoucieuse, oiseau marchant sur terre, inélégant hors d’un des deux éléments où il est le plus à son aise et qui, cependant qu’il n’est ni en vol, ni à la nage, emprunte à l’un et à l’autre.
Dans un froid à tout figer, quelques secondes de grâce se font sur ce trottoir sale d’une rue quelconque, dans une ville trop bien quadrillée ; tout s’imbrique et les deux marcheurs ne font plus que les atomes d’un seul mouvement, animés par une électricité bizarre et indolente, seule preuve de vie, une danse, une circulation.
Je les dépasse et tourne mine de rien la tête, pour apercevoir dans les cheveux blonds le baiser clair et maladroit des deux adulescents.

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(samedi 7 novembre 2015)

Rosa Bonheur, Moutons près de la mer, 1865

Rosa Bonheur, Moutons près de la mer, 1869

D’aussi loin que je me rappelle, je ne crois pas avoir jamais, même enfant, été ignorante du lien existant entre les bêtes vivantes que je pouvais à l’occasion voir et toucher moi-même – habitant pour ainsi dire à la campagne et, de surcroît, étant en cette période jeannette puis guide de France – et la viande, le poisson, toute forme de chair animale à proprement parler qui était chaque jour au menu sans que j’y trouvasse rien à redire, qualité et préparation mises à part. En cela je crois différer d’un grand nombre de mes contemporains de cette aire sociale et culturelle que l’on nomme Occident (ou parfois encore Nord mais qui est à peine plus au nord qu’à l’ouest). Comment s’extasier devant des agneaux nouveaux-nés alors qu’ils iraient bientôt en retrouver des centaines d’autres dont les muscles et les graisses aboutiraient, une fois cuisinés, sur nos papilles et entre nos dents ? C’était absurde et je ne manquais pas de railler jusqu’à mes amis s’ils manifestaient ce genre d’attendrissement vain. On me taxait de méchanceté, voire de cynisme ; quant à moi qui n’ai jamais considéré le cynisme que comme une affaire d’actes et non de simple réflexion, je pourrais plus aisément – mais ce n’est pas le propos – retourner l’accusation, si je n’avais pris, depuis, conscience que ma lucidité à cet égard n’est sans doute pas monnaie courante. C’est que pour beaucoup, pour la majorité sans doute, le lien dont j’ai parlé est obscur – ou ignoré. Aussi, je ne sais s’il peut se faire en eux la découverte qui s’est opérée – et qui peut-être continue – à mes yeux.

Depuis plusieurs mois – la moitié d’une année sans doute, peut-être plus – je me rends compte que, ayant cessé de considérer les animaux dits d’élevage avant tout pour leur chair ou les produits d’icelle, c’est-à-dire que j’ai peu à peu cessé de voir leur existence comme moyen de la subsistance humaine, le regard que je passe sur eux m’apporte des sentiments nouveaux. Ainsi, ayant toujours apprécié les œuvres de Franz Marc, leurs nuances, leurs modelés, leur impression de vie, j’en ai nécessairement admiré les sujets – chevaux bleus, vaches jaunes, biches et renards insaisissables. De même Apollinaire ou Rilke traduisaient de loin en loin une beauté brute qui me semblait émerger de semblables utopies bucoliques, de paradis sauvages et sauvageries anthropomorphiques qui n’existaient pas. À l’heure qui sonne j’ai appris – sans que ce fût volontaire de ma part – à ressentir cette même beauté. Sans prétendre m’être affranchie des canons esthétiques ou des références mythologiques, mes yeux observent l’animal quel qu’il soit comme un individu distinct des autres, le membre d’une autre espèce dont la vie se déroule sans heurter la mienne. Je le regarde – chat, pigeon, vache, carpe… – dans les instants de cette vie inconnue et qui ne se soucie pas non plus de la mienne. Je me souviens très précisément de cette couverture de magazine – très esthétique au demeurant – qui reproduisait en grand un poussin, jaune clair sur un fond noir. J’examinai l’harmonie des contours, la texture du plumage, la luminosité de la couleur. Quel beau sujet pour une aquarelle, ai-je songé. Ce fut à cet instant que je trébuchai dans ma propre pensée. En deçà d’un art, de la photo-même, ce poussin (je ne pensai pas encore – ce poussin en particulier) est une merveille. C’était, comme je l’ai dit, un sentiment nouveau que je repérais plutôt qu’une idée neuve et, bien sûr, informulé. Néanmoins la source ne s’en tarit pas puisqu’il revint en moi plusieurs fois et avec une pureté qui m’amena insensiblement à l’identifier. Certes, il y a belle lurette que la notion de « nuisible » (du point de vue de l’activité humaine – et avant tout lucrative) a été rejetée pour absurdité hors du cadre de ma conception des bêtes ; il aura fallu toutefois que j’embrassasse une vie qui ne dépendît pas essentiellement du traitement de la leur pour que, enfin, mon observation fût débarrassée du filtre de l’utilité, je l’espère irrévocablement.

Bien sûr, j’ai pu naguère contempler avec ravissement des oiseaux sauvages passer dans un décor littoral ou lancés parmi des paysages de montagnes. Mais cette grâce que j’admirais dans la nature ou sa création (s’il m’est permis d’employer ce terme hors toute religion) ne s’étendait pas aux créatures seules. Il me faut songer à Wilfred Thesiger, qui constatait ses compagnons arabes imperméables à la magnificence des dunes, des ciels, des ergs. Pour eux, notait-il en substance dans Le Désert des Déserts1, il n’était de beauté que là où l’on servait un but qui leur était intelligible : ainsi une oasis ou une terre fertile pouvaient être objet de joie, mais pas des sols arides ou des nuits pleines de dangers. Le romantisme européen, selon mon opinion, a dû œuvrer pour la libération de paysages qui avaient été domptés par, et pour, l’homme et la considération d’une nature laissée sauvage délibérément – lorsque des siècles de lutte humaine pour la survie de l’espèce ont eu vu celui-là acquérir la puissance nécessaire pour asservir celle-ci, s’il le fallait. Mais cette acceptation commençait à la marge de l’activité humaine et les animaux sur lesquels elle reposait, gibier ou bétail, bêtes de somme ou de monte, restaient pour ainsi dire à l’entière disposition, à l’usage et à l’abus fréquent de l’humanité. Aussi puis-je comparer le regard posé par la grande part de mes contemporains sur les bêtes qui croisent leur chemin à celui posé sur leur environnement minéral par les Bédouins de Thesiger, les uns comme les autres n’ayant peut-être jamais envisagé pouvoir percevoir le monde différemment.

Désormais j’ai ce don : admirer le galbe d’une croupe, la texture d’une toison, le motif d’une compagnie de canards sans arrière-pensée, sans y superposer les éléments familiers de la civilisation ou les caractères du genre humain. À présent que je n’ai plus aucune raison de considérer ce en quoi elle me sert, à moi humaine, j’ai l’impression d’avoir levé un pan du rideau sur l’inestimable richesse de la vie des autres espèces, que la nôtre contraint tant, et sur leur inépuisable différence.

1 Bien que je ne donne aucune citation textuelle, je me réfère à la traduction de Michelle Boucher-Forner.

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Est-ce moi qui prends le crayon, ou plutôt le crayon qui me prend ? Les sujets à aborder absolument abondent et s’entassent nonchalants dans la pénombre – que j’imagine, moite et surchauffée – de mes circuits neuronaux où ils circulent sans issue attendant, qui rêveusement, qui urgemment, qui agonisant, la délivrance, l’irrationnelle délivrance. Car il semble que ce n’est jamais au moment où il m’apparaît clairement nécessaire de traduire une impression en mots, une pensée en discours que ma parole doit (la polysémie est voulue) voir le jour. Il n’y a pas encore de vie autonome, ce n’est là tout au plus que l’embryon du texte à écrire ou du futur avorton. En tel autre moment, le désir de parole est si pressant qu’il se nourrirait, me semble-t-il, de son propre principe si je n’y faisais entrer les fruits de mes sens (qui sont bien plus de sept) et mes préoccupations.

Comment naît-il ? Je l’ignore. Le surpeuplement intérieur en serait une explication pertinente, que je rejette pourtant : ma flore cérébrale vit et meurt d’elle-même, sait s’atomiser et se recomposer sans destination si je n’accorde pas plus de poids à certains éléments, suffisamment pour les figer dans leur forme d’un instant – le temps de les contempler – et d’en griffonner les contours. Il arrive en revanche que ce soit mue, ou le croyant, par une idée nouvelle que je me trouve inopinément saisie du vieux matériau, celui-là même qui avait disparu, enfoui sous un monceau d’obsessions plus récentes. A contrario, cette substance déjà sédimentée, lorsque je l’extrais et la force dans la pointe d’un crayon ou l’encre électronique d’un processeur, devient subitement protéiforme, se prêtant par d’obscures lois physiques aux plus inattendus moirés et changements d’état. On jugera donc que, nonobstant tout plan souverain et sans chercher à m’abstraire d’un caprice volage d’origine inconnue, écrire m’est un engrenage sans aucune difficulté intrinsèque et que, par ironie, je n’y entends rien au moindre ressort.

(mardi 20 octobre 2015)

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