Actualités et politique, Divertissement, Simplement, Zlut!

Cher monsieur Xi [ksi]

Cher monsieur Xi,

Suite à notre rencontre à l’événement historique organisé par votre société lundi dernier, je reviens vers vous pour vous faire part de ma volonté de m’engager à vos côtés.

Après, en m’inscrivant sur votre page, je ne réalisais pas à quel point ce stand serait une opportunité pour moi. Si, comme je vous en prie, vous relevez le défi de trouver mon CV ci-joint, vous déciderez sûrement que, malgré deux décades (j’ai débuté jeune le creusement de ma carrière professionnelle) sur le marché du travail – et bien sûr des expériences irréprochables et sans aucun temps mort durant lesquelles, je ne crains pas de le dire, j’ai su faire beaucoup d’argent et presque autant de pays – je n’avais pas trouvé ma voie.

Bien que vous n’ayez pas encore épuisé la totalité de vos ressources humaines, je prends le risque d’être proactif, j’avoue. En effet, alors que j’étais sur le point d’opérer une sélection entre deux autres alternatives de la même constellation professionnelle, je me suis trouvé profondément impacté par le paradigme dans lequel vous évoluez. J’ai réalisé que je confrontais tout d’un coup une structure sociale qui avait une vision, et pas n’importe quelle vision : une vision différente. Vous remettez en perspective la question de comment optimiser l’efficience de vos collaborateurs dans un cadre qui emprunte au digital aussi bien qu’aux process moyenâgeux ; vous ne craignez pas de dénoter lorsque vous mettez en exergue que le créneau sur lequel vous vous positionnez pour prendre votre envol, c’est bien le bonheur en entreprise.

À ce niveau, n’hésitez pas à voir d’ores et déjà en moi la plus-value qui complimentera la cohésion entre les participants à cet ouvrage, qui n’en deviendra que plus conséquent. Très familier du véritable esprit d’équipe, il s’avère que j’ai acquis de nombreuses compétences non techniques contribuant à lasser ensemble, minutieusement, tous les éléments du tissu de votre société, autrement dit à garantir que tous les membres d’une équipe se supportent dans l’intérêt commun, non de façon ponctuelle, comme c’est logiquement le cas, mais nécessairement durablement. Je place la race humaine au-dessus de tout et, fort de mon expertise du lien intra-social, je vais venir vous faire atteindre la balance de vos atouts ainsi que de la gente féminine et de la gente masculine, et ce, sans faire de vagues, heurts ni prise de tête. Les gens disent qu’il faut être un peu feignant pour être performant ; après, en ce qui me concerne, je ne fais pas semblant et je saurai vous surprendre à un point hallucinant. Avec moi, mettez enfin une option sur un futur sans fracture sociale et sans collaborateurs précaires : videz-vous la tête sur tout conflit potentiel, au jour d’aujourd’hui, nous sommes au vingt-et-unième siècle, tout cela est dépassé ; au final, vivez l’expérience d’une fiabilité et d’une robustesse inédite afin de pouvoir vous focaliser sur votre engagement et accéder enfin au pied d’Estale que vous méritez : la démocratisation de votre force innovatrice. Vous êtes les Prométhées de notre époque ; je suis positif, je suis motivé. Vous adjoindre de suite mes services, c’est palier les dernières tâches à votre succès.

En espérant incessamment sous peu une nouvelle rencontre cruciale entre vous et moi,
Veuillez agréer, mon cher monsieur Xi, l’expression de ma cordialité la plus respectueuse.

Je vous souhaite une belle journée, malgré la pluie.

Mr. Bleu de Nîmes

Publicités
Par défaut
Actualités et politique, Santé et bien-être, Simplement

Jeudi 7 juin 2018 – Correspondance

Ce samedi après-midi, j’avais accepté au pied levé d’accompagner un ami d’Aaron pour l’orienter et l’aider à coltiner ses bagages par métropolitain, depuis la gare de Bercy jusqu’au train de P… à la descente duquel Colomban irait le chercher en voiture. Après une heure ou deux à une pauvre chanson, je quittai ma piaule un peu cuisante le ventre vide mais l’esprit tranquille, confiante qu’il ne me faudrait pas deux heures avant d’avoir expédié l’ami avec ses sacs et de pouvoir faire quelques courses tardives à la ville.
À l’heure dite, avertie de l’arrivée de Timothée par un coup de téléphone, je me laissais porter par l’escalier roulant. Il faisait bon. Je traversai la route ; je traversai la petite gare ; je sondai en vain le petit hall carré des voyageurs, passant par la drôle de boîte qui fait office de boutique et offrait aux passants pressés sandwichs et barres sucrées aux prix scandaleux habituels. Un clochard s’installa au piano.
Et la malchance commença de se manifester. Un appel de Timothée m’apprit qu’il me cherchait lui aussi, mais à la gare routière, où il était arrivé. Après avoir échoué à trouver celle des trains, il me proposa de nous retrouver à la station du métro 14, jusqu’à laquelle il était parvenu. Comme j’avais repéré près de la gare des flèches opposées indiquant les métros 6 et 14, j’acquiesçai. Je quittai les hauteurs par un autre escalier roulant et continuai tout droit avant de déboucher face à ce qui devait être une station de métro 14, engoncée dans les barrières d’un chantier qui semblait prendre la moitié de la chaussée.
« Hello! », m’interpella un petit homme. Savez-vous où se trouve le métro 14 ? me demanda-t-il dans un anglais cisgangétique. Je le cherche justement, répondis-je. Un jouvenceau que je croisai m’indiqua que nous étions dans la bonne direction puis deux jeunes femmes, que la station était fermée mais que l’on nous y proposerait des navettes. Je l’expliquai à l’étranger, qui ne comprit pas tout de suite. Il était indien, m’apprit-il, fraichement débarqué, et partait visiter la dame de fer, ce que je lui déconseillai, à bientôt dix-neuf heures trente. Prenez plutôt une après-midi entière, lui conseillai-je, il y a de la queue : c’est Paris. Il me remercia abondamment et je l’abandonnai aux services des agents au gilet bleu clair.
Incertaine de reconnaître Timothée dans cet homme debout près d’eux avec ses bagages et qui fixait son téléphone, je composai son numéro. La sonnerie me convainquit, j’allai l’embrasser. Timothée sourit, enfilant ce qui serait son costume expressif. Je lui proposai d’emprunter l’autre métro, que j’avais vu indiqué là-haut, et empoignai sa valise, repartant sur les pavés inégaux.
Ayant gravi puis dévalé à nouveau la côte menant à la gare, nous dûmes encore remonter bredouilles d’une station du métro 6, faute de distributeur de tickets, pour en trouver une autre ; revenus à notre point de départ, nous comprîmes que, contrairement au 14, le métro 6 circulait dans la première station. Après avoir acheté des billets, nous le prîmes jusqu’à Denfert-Rochereau, d’où nous rejoignîmes sans encombre – bagages exceptés – la gare du Nord. Je comptais l’y mettre dans le train puis repartir sans délai, ma mission accomplie ; nous luttâmes quelque temps avec les ascenseurs avant d’atteindre le quai voulu. Là, hélas ! rien ne circulait, les voies étant en travaux.
Suivant les explications d’une employée et après un nouvel achat de billets, j’entrepris donc d’accompagner le voyageur dépité par un autre erre-hère jusqu’à D…, où il monterait dans une navette de la hessennecéheffe. La lumière du soleil couchant traversait le wagon, nous parlâmes de nos voyages, nous respirions un peu.
À D…, nous nous heurtâmes à un portique récalcitrant, puis à un positif manque d’indication. Les mangues juteuses, les bananes et les framboises d’un vendeur à la sauvette me firent de l’œil et je décidai d’en acheter au retour. Suivant le flot incertain, questionnant des conducteurs de bus, nous parvînmes au lieu mal fléché alors que la navette partait. La prochaine arriverait dans un quart d’heure, mais le périple de Timothée ne touchait pas encore à sa fin, puisque le car ne le conduirait que jusqu’à E…, où il devrait encore prendre un train. Je pensais attendre avec lui mais il me pria de le laisser là et de rentrer. Je lui réexpliquai dans quel train monter et où en descendre. Il n’avait cessé de s’excuser du temps qu’il me prenait et du poids de sa valise, sans jamais se départir de sa patience ni de son sourire.
Regagnant la gare, je vis que le train pour la ville était à l’approche. Fi des mangues et autres fruits alléchants, je courus dans le tunnel et me ruai à la première sortie non grillagée indiquant Paris Nord. Dans toute sa largeur, un flot de voyageurs descendait déjà l’escalier ; j’eus toutes les peines du monde à m’y frayer un chemin en sens inverse. Je sautai dans le train alors que les portes fermaient. Lorsqu’il se mit en branle, je m’aperçus que je partais dans la mauvaise direction.
Sortie à la gare suivante,  je la traversai par une drôle de passerelle, repérai au sous-sol le quai et l’horaire de mon train puis remontai, en quête de vivres et d’eau – il était déjà neuf heures du soir et, la grève espaçant les passages de trains, il me fallait attendre une demi-heure mon erre-hère. Je me trouvai sur une allée traversant l’espace vague de S… où, profitant de la douceur du soir, quelques créatures patibulaires rassemblées autour d’une motocyclette écoutaient une musique trop forte en se dandinant tandis que d’autres, avachies autour d’une camionnette-baraque à barbaque et accompagnées de deux molosses enchaînés couchés de l’autre côté du trottoir, tournaient la tête en lâchant une appréciation à mon endroit. La rue ne donnait que sur une zone industrielle ; je rebroussai chemin en téléphonant à Aaron, autant pour lui donner des nouvelles de Timothée et lui conter ma mésaventure ferroviaire que pour ne pas avoir à répondre à une éventuelle apostrophe des dîneurs aux chiens.
Attendant mon train altérée, je m’avisai que l’ami Cassandre, parti déjeuner chez sa sœur entre la ville et P…, n’était peut-être pas encore rentré et que nous pourrions casser la croûte ensemble. Je l’appelai : bonne pioche ; il déclina ma proposition de restaurant mais offrit de me retrouver près de chez lui pour m’y porter quelque pitance, tous les commerces devant avoir fermé lorsque je ressortirais à l’air libre. Nos difficultés de langue m’induisirent en erreur et je compris au dernier moment que j’étais censée quitter le train dès D… ; je voulus stopper du pied la fermeture des portes. Or, l’obstacle étant insuffisant pour le vieil erre-hère, mon pied se trouva coincé entre une barre de maintien verticale et une porte dont la force me l’écrasait. Je criai à l’aide ; aussitôt, un jeune voyageur accourut à ma rescousse, pressant de tout son corps sur l’autre porte, bientôt rejoint par un deuxième et assisté d’un autre depuis le quai. Piteuse, je les remerciai et, abandonnant toute velléité de descente, me traînai jusqu’à un siège, Cassandre toujours au bout du fil. Gare du Nord, il faisait nuit.
Un nouveau malentendu m’amena dans le mauvais bus, lequel, après quelques stations, resta bloqué plusieurs minutes par une voiture mal garée, klaxonnant sans effet, jusqu’à ce que les exhortations des passants et d’un passager aviné convainquissent le conducteur de se lancer dans une manœuvre périlleuse. Que de tumulte, alors que mon seul désir était de pouvoir enfin boire, manger et me coucher seule et au calme… j’avais peine à suivre la discussion téléphonique avec mon ami, l’ivrogne la commentant et donnant son avis quant à la route à prendre. Après l’avoir suffisamment écouté, je me bouchai l’autre oreille pour mieux entendre Cassandre, dont je suivis cette fois correctement les instructions ; à la station dite, je sortis prendre un autre bus.
La longue attente acheva de me décourager. Elle me donna néanmoins l’occasion de découvrir pour le masser mon pied meurtri – mais heureusement intact –, d’assister à un curieux manège de voitures et d’écouter la musique aux accents sentimentaux et nostalgiques qu’un fumeur chinois mûr et tanné faisait entendre de son portable. J’eus une pensée pour David et son étonnante affection pour la musique de variétés. Au téléphone, Cassandre me répéta, dans son français et son anglais bohémiens, à quel arrêt descendre et comment rejoindre ensuite l’erre-hère, tandis que je montais dans le bus bondé.
À l’arrêt, je me ruai au-dehors et ne tardai pas à repérer mon ami, que j’étreignis avec reconnaissance. Mes tentatives d’excuses furent balayées d’un revers de main. Cassandre me mena au bus ultime, qu’il fallait attendre dix minutes, trop peu longtemps pour engager de grandes discussions. Il me tendit un sac en plastique, qui contenait une banane, une orange, une bouteille de thé sucré et une large tranche de pastèque. Lorsque je fouillai dans ma besace pour le dédommager, il me gronda et il repoussa les pièces que je voulus glisser dans la poche de sa chemise. C’est comme aller chez toi, m’expliqua-t-il, et te demander : c’est combien, pour un verre de thé ?
Après un court trajet en bus, je parvins à la gare d’erre-hère. Stupéfaction : aucune ligne ne conduisait à ma station ! Il me revint que nous étions jour de grève et qu’il faudrait changer de train gare du Nord. L’erre-hère ne se fit pas trop attendre, celui de ma correspondance non plus. J’entamai à belles dents la baguette. À Châtelet-les-Halles : arrêt prolongé. En quelle gare était-ce ? Mon voisin de strapontin se leva : des escaliers bondés de hordes chantantes contenues par des agents nous accueillaient. Je l’imitai. L’erre-hère se remplit d’un coup. Au fil des stations, il se vida progressivement, tout comme le sachet de mon pain, que je rangeai. En transit depuis sept heures pleines, je n’osai toucher ni au thé, ni même aux fruits. Je commençai à somnoler. Une sorte de cri me tira violemment de ma torpeur. La dizaine de passagers, tout au plus, que nous étions, se dévisageaient l’un l’autre. Le mystère resta entier. Je descendis deux ou trois stations plus tard.
La fatigue me rendant craintive et superstitieuse, j’évitai le chemin boisé que j’avais l’habitude de prendre même par nuit noire. La route que je longeai n’était guère mieux éclairée. Je m’efforçais de mémoriser le relief du trottoir inégal pour quelques dizaines de mètres, chaque fois que les phares d’une voiture m’en donnaient l’occasion ; il y en eut deux. Je dévorai la banane et en jetai la peau dans une haie.
À mon arrivée, il était une heure vingt et je me jurai d’être moins serviable à l’avenir. J’avalai non loin d’un litre d’eau. Une chose était sûre : jamais pastèque n’avait été aussi délicieuse.

Par défaut
Actualités et politique, Non classé, Voyages

Marché obscur (09/01/2016)

 

La ville est calme
Les avions sont partis
La mine grise
Où sont les gens ?
Les pavés où tout dort
Ont vu éclore
En une nuit
Mille jardins fleuris
Que vaut cette célère
Et gaie merveille ?
Rosée amère
Sur un terreau vermeille
La ville est calme
Les avions sont partis
Les gisants gisent
En contrechamp.

Par défaut
Actualités et politique, Non classé, Plastique, Simplement

(samedi 7 novembre 2015)

Rosa Bonheur, Moutons près de la mer, 1865

Rosa Bonheur, Moutons près de la mer, 1869

D’aussi loin que je me rappelle, je ne crois pas avoir jamais, même enfant, été ignorante du lien existant entre les bêtes vivantes que je pouvais à l’occasion voir et toucher moi-même – habitant pour ainsi dire à la campagne et, de surcroît, étant en cette période jeannette puis guide de France – et la viande, le poisson, toute forme de chair animale à proprement parler qui était chaque jour au menu sans que j’y trouvasse rien à redire, qualité et préparation mises à part. En cela je crois différer d’un grand nombre de mes contemporains de cette aire sociale et culturelle que l’on nomme Occident (ou parfois encore Nord mais qui est à peine plus au nord qu’à l’ouest). Comment s’extasier devant des agneaux nouveaux-nés alors qu’ils iraient bientôt en retrouver des centaines d’autres dont les muscles et les graisses aboutiraient, une fois cuisinés, sur nos papilles et entre nos dents ? C’était absurde et je ne manquais pas de railler jusqu’à mes amis s’ils manifestaient ce genre d’attendrissement vain. On me taxait de méchanceté, voire de cynisme ; quant à moi qui n’ai jamais considéré le cynisme que comme une affaire d’actes et non de simple réflexion, je pourrais plus aisément – mais ce n’est pas le propos – retourner l’accusation, si je n’avais pris, depuis, conscience que ma lucidité à cet égard n’est sans doute pas monnaie courante. C’est que pour beaucoup, pour la majorité sans doute, le lien dont j’ai parlé est obscur – ou ignoré. Aussi, je ne sais s’il peut se faire en eux la découverte qui s’est opérée – et qui peut-être continue – à mes yeux.

Depuis plusieurs mois – la moitié d’une année sans doute, peut-être plus – je me rends compte que, ayant cessé de considérer les animaux dits d’élevage avant tout pour leur chair ou les produits d’icelle, c’est-à-dire que j’ai peu à peu cessé de voir leur existence comme moyen de la subsistance humaine, le regard que je passe sur eux m’apporte des sentiments nouveaux. Ainsi, ayant toujours apprécié les œuvres de Franz Marc, leurs nuances, leurs modelés, leur impression de vie, j’en ai nécessairement admiré les sujets – chevaux bleus, vaches jaunes, biches et renards insaisissables. De même Apollinaire ou Rilke traduisaient de loin en loin une beauté brute qui me semblait émerger de semblables utopies bucoliques, de paradis sauvages et sauvageries anthropomorphiques qui n’existaient pas. À l’heure qui sonne j’ai appris – sans que ce fût volontaire de ma part – à ressentir cette même beauté. Sans prétendre m’être affranchie des canons esthétiques ou des références mythologiques, mes yeux observent l’animal quel qu’il soit comme un individu distinct des autres, le membre d’une autre espèce dont la vie se déroule sans heurter la mienne. Je le regarde – chat, pigeon, vache, carpe… – dans les instants de cette vie inconnue et qui ne se soucie pas non plus de la mienne. Je me souviens très précisément de cette couverture de magazine – très esthétique au demeurant – qui reproduisait en grand un poussin, jaune clair sur un fond noir. J’examinai l’harmonie des contours, la texture du plumage, la luminosité de la couleur. Quel beau sujet pour une aquarelle, ai-je songé. Ce fut à cet instant que je trébuchai dans ma propre pensée. En deçà d’un art, de la photo-même, ce poussin (je ne pensai pas encore – ce poussin en particulier) est une merveille. C’était, comme je l’ai dit, un sentiment nouveau que je repérais plutôt qu’une idée neuve et, bien sûr, informulé. Néanmoins la source ne s’en tarit pas puisqu’il revint en moi plusieurs fois et avec une pureté qui m’amena insensiblement à l’identifier. Certes, il y a belle lurette que la notion de « nuisible » (du point de vue de l’activité humaine – et avant tout lucrative) a été rejetée pour absurdité hors du cadre de ma conception des bêtes ; il aura fallu toutefois que j’embrassasse une vie qui ne dépendît pas essentiellement du traitement de la leur pour que, enfin, mon observation fût débarrassée du filtre de l’utilité, je l’espère irrévocablement.

Bien sûr, j’ai pu naguère contempler avec ravissement des oiseaux sauvages passer dans un décor littoral ou lancés parmi des paysages de montagnes. Mais cette grâce que j’admirais dans la nature ou sa création (s’il m’est permis d’employer ce terme hors toute religion) ne s’étendait pas aux créatures seules. Il me faut songer à Wilfred Thesiger, qui constatait ses compagnons arabes imperméables à la magnificence des dunes, des ciels, des ergs. Pour eux, notait-il en substance dans Le Désert des Déserts1, il n’était de beauté que là où l’on servait un but qui leur était intelligible : ainsi une oasis ou une terre fertile pouvaient être objet de joie, mais pas des sols arides ou des nuits pleines de dangers. Le romantisme européen, selon mon opinion, a dû œuvrer pour la libération de paysages qui avaient été domptés par, et pour, l’homme et la considération d’une nature laissée sauvage délibérément – lorsque des siècles de lutte humaine pour la survie de l’espèce ont eu vu celui-là acquérir la puissance nécessaire pour asservir celle-ci, s’il le fallait. Mais cette acceptation commençait à la marge de l’activité humaine et les animaux sur lesquels elle reposait, gibier ou bétail, bêtes de somme ou de monte, restaient pour ainsi dire à l’entière disposition, à l’usage et à l’abus fréquent de l’humanité. Aussi puis-je comparer le regard posé par la grande part de mes contemporains sur les bêtes qui croisent leur chemin à celui posé sur leur environnement minéral par les Bédouins de Thesiger, les uns comme les autres n’ayant peut-être jamais envisagé pouvoir percevoir le monde différemment.

Désormais j’ai ce don : admirer le galbe d’une croupe, la texture d’une toison, le motif d’une compagnie de canards sans arrière-pensée, sans y superposer les éléments familiers de la civilisation ou les caractères du genre humain. À présent que je n’ai plus aucune raison de considérer ce en quoi elle me sert, à moi humaine, j’ai l’impression d’avoir levé un pan du rideau sur l’inestimable richesse de la vie des autres espèces, que la nôtre contraint tant, et sur leur inépuisable différence.

1 Bien que je ne donne aucune citation textuelle, je me réfère à la traduction de Michelle Boucher-Forner.

Par défaut