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14 avril 2020 · Comme la Lune tombe sans cesse

Comme la Lune tombe sans cesse sur la Terre, et la rate sans cesse, je suis les murmures des gens qui vivent, mes pensées frôlent les leurs, je vis aux bords du monde des hommes, cherchant, l’œil mal assuré et la distance de sincérité à bout de doigt, où sont les contours de ma place, où à vous je confine. Corps terrestre, dans mon immobilité je vis l’évolution perpétuelle, toujours en avance et en retard, mais exactement où la chute originelle me destinait à être ; et, pour m’assurer d’être, même un instant, sans relâche il faut faire : les courses, les vitres, la course, les vers, la cour, la guerre, l’amour, la paix, les nuits, l’école buissonnière, les biscuits, l’école de la vie, la pluie et le beau temps, l’hiver et le printemps, grise mine, bonne figure, face, fureur, route, peur, place, silence, fuir, parler, rire, rêver, tout mon possible, et ce n’est jamais assez, pas encore.

Chemin faisant et tournant le dos à mes empreintes, je songe : quittant le pavé je trouverai une terre meuble et fertile, une eau joyeuse pour l’infini miracle quotidien ; mes pieds ne sont pas d’Attila, ni de Siddhartha pour jardiner seuls, alors je m’oriente aux pauvres boussoles qui me sont données, aux fleurs qui sont au ciel et aux étoiles qui sont sur la Terre, et je vis plus avant dans la marée humaine, tantôt avec, tantôt contre elle, cherchant parfois dans un visage qui me plaît une étincelle de connivence, sur un bras, le souvenir de ma main et dans les paroles, toutes les choses de jadis, les choses trop grandes et trop glissantes pour être dites, trouvant ici et là l’espoir ou le courage d’une foi et d’une loi, cherchant dans la nuit des temps un feu, un lieu, une source. Ainsi, sempiternellement, comme la Lune rate la Terre, je persiste à rater ma vie, c’est-à-dire ma mort, petit à petit, avec tout l’enthousiasme du monde.

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5 avril 2020 – une première phrase

Ce qui me revient en premier lieu lorsque j’évoque cette période, ce ne sont pas les actes minables de ceux qui craignaient d’oublier qu’ils étaient des individus, ce ne sont pas les mensonges éhontés déblatérés aux heures de grande écoute afin de calmer le souci légitime de ceux qui voyaient bien que les moyens manquaient, ce ne sont pas les tentatives de tirer la couverture à soi, non plus que les efforts invisibles de ceux qui avaient été forcés, avaient-ils dit avec une colère pudique, de faire un tri, non plus que le manque de considération ressenti par ceux qui étaient censés continuer à alimenter la machine économique et, plus prosaïquement, l’estomac avide des citoyens, non plus que les soins dont on s’était mis subitement à entourer proches et prochains, en partie pour ne pas s’appesantir sur ses propres inquiétudes ; certes, la colère, le chagrin, la peur, l’indignation, la sympathie font un passage fugace dans mes souvenirs ; ce qui est là, plus fort, plus large, c’est le vide : des rues, des places, des terrasses où, n’importe quelle autre année, touristes et locaux se fussent mêlés pour accueillir le rétablissement des beaux jours mais, cette fois, vides et immenses comme jamais elles ne s’étaient présentées à moi, même en morte saison, et ces trop nombreux volets tirés, ces heures de désœuvrement pour tous, qui n’osaient cependant pas troubler cette bizarre quiétude, le tout sous un ciel uniformément lumineux, pendant des jours et des jours ; bref, l’impression qui persista, entrecoupée d’îlots de normalité naufragée, était celle d’une ville déserte, et même morte, doublée, j’ai un peu honte de l’écrire, de la joie légère que suscitent les petites vacances chez l’enfant qui ne s’ennuie pas : la vie contrainte au présent, illimitée, sans certitudes et donc généralement sans obligations, libre enfin.
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