Simplement

Gare de …, dix-neuf heures – en transit.
Ce travail m’emmerde profondément. La phrase m’a trotté dans la tête toute la journée : voilà qui est dit. Il faut me rendre à l’évidence : non seulement j’ai l’impression de remplir une tâche inutile (puisque tous ces documents déféqués dans un anglais de basque portugais retourneront moisir avec leurs drageons au fond d’un porte-documents plein d’inutilités administratives), mais de m’ennuyer malo sensu, à en devenir tellement stupide que je ne parviens même pas à enregistrer les quelques idiomes pseudo-juridiques que me serine ma commandante. On pourrait – je l’eusse fait – m’inculper de vouloir déguiser ma paresse intellectuelle ; mais non ! même pas ! Je me remets cent fois sur le métier avec une ardeur renouvelée – haut les cœurs ! – ; et toute cette concentration ne produit rien. Je crains hélas de n’être ad vitam qu’un boulet pour l’industrie. Le métier – quel métier que celui-ci ! – ne rentre pas. Dieu (et c’est d’un dieu tout à fait discursif qu’il s’agit, et il reviendra mainte fois sans qu’il faille y voir une quelconque référence métaphysique) sait combien je m’efforce d’assouplir mes résistances – non de les briser, l’entreprise étant notoirement vaine. J’accepte de hideuses tournures et de plats participes présent, je reproduis avec servilité la moindre erreur de syntaxe, le moindre glissement de doigts ou de langue pataud – je le crois. Il se cache toujours une aberration, tapie dans un coin comme une minable verrue même pas en forme de pois chiche dans l’angle d’un rictus torve, une subtilité de gratte-papier que mon œil a eu le malheur de moduler, et me voilà prise, cancre des fonds de classe ému par la poésie d’une toilette diptérienne et les gargouillis maternels du radiateur. Péché-je par excès ou par défaut d’attention ? Est-ce mon mépris d’une tâche si peu créative qui m’en distrait insensiblement, ou est-ce sa nature qui faillit à me procurer l’aliment indispensable à un cerveau en sous-régime ? Qu’importe, après tout, la source du vice, puisqu’il est seul à croître en l’espèce. En l’espace. La même question sans réponse se poserait s’agissant de l’inimitié de celle qui se trouve en charge de ma formation. Je ne peux croire que c’est en raison de nos positions respectives qu’elle est l’individu qui, dans mon quotidien professionnel, m’est le moins liant. Souvent, ses déblatérations me fatiguent et me dérangent où je goûterais quelques mots d’esprit ou me plongerais encore volontiers dans une tâche silencieuse. Elle m’intime de plus l’impression d’un cerveau brillant confit dans l’aisance d’un métier en deçà de ses capacités, sans aspiration à la beauté, sans langueurs de sens. Qu’importe encore que je ne l’aime pas non plus, puisque nous ne serons pas collègues. Des moments de désespoir sont survenus, où je me suis dit que tout était perdu, qu’il ne me restait plus que les plus vils ou plus sots métiers, ou peut-être certains qui offrent, manuels, de l’espace où employer son âme à défaut de l’esprit.

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