Non classé, Simplement

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Faisait-il nuit ? Semi-ténèbre ou bien semi-clarté, la brume qui nous enveloppait rétrécissait le monde à un lavis brunâtre, impalpable, assourdi. Seuls appuis rappelant l’existence des choses solides, dans notre dos le mur aveugle de la maison, fuyant à angle droit à ma gauche et courant à droite se jeter dans l’infini brun, ainsi que la terrasse sur laquelle nous nous tenions elle et moi, immobiles, étaient à peine plus clairs que le reste. On se rappelait, en face, plutôt qu’on les voyait, les veinures floues et légèrement plus sombres des branches, innombrables : les hectares de vergers et de vignes descendant en pente douce, ne portaient pas les habituelles promesses.

Ils viendront, avait-elle dit. C’était une certitude, ils avaient déjà pillé çà et là. Ils viendraient et nous les attendrions de pied ferme. Seule l’heure lui était inconnue. Comment savait-elle ? Un froid violet habitait mon plexus cœliaque ; une peur humide en irradiait. Je n’avais posé aucune question, le règne du silence s’était installé. Nous y trônions, isolées et comme acculées au sommet d’une invisible côte. Nous défendrions la place.

La grande femme debout à côté de moi scrutait ce que ni elle ni moi ne pouvions sonder. Plantée à ma droite dans une salopette informe, les ondulations châtain coupés court, le profil élancé, d’épaisses lunettes, rien ne rompait la verticalité de sa silhouette inamovible. Son bras gauche semblait naturellement prolongé d’une terrible béquille. Naïvement, j’espérais que le fusil, s’il devait servir, n’aurait qu’un rôle dissuasif ; quant à moi, je n’étais pas armée. À peine un mètre devant nous, le curieux autel, illuminé par nos soins, bordait la terrasse comme une provocation. Nous avions installé des bouteilles en équilibre sur cette pierre oblongue qui servait de banc, cinq vaillants petits soldats translucides, tous différant d’aspect et de couleur. Les cinq grandes années illustraient la raison de notre attente. Ici nous protégions une expérience, un trésor de savoir-faire, une culture plus que l’esprit d’une époque révolue, mais voilà où nous en étions arrivés. Je pouvais songer : « nous », à présent que j’avais pris conscience qu’il y en avait d’autres, tant d’autres qui comme moi s’agitaient, s’insurgeaient, qu’il y en avait eu d’autres à se reconnaître et s’organiser. Je les avais rejoints, « nous » étions des rebelles. Ce n’était pas alors un « nous » délectable ; à cet instant le froid le partageait à l’angoisse ; pourtant comment aurais-je pu faire autrement ? Je n’étais là que depuis quelques heures et pour quelques autres, tenant compagnie à cette femme que je ne connaissais pas et patientant, quelle que serait l’issue, bien là où était ma place. J’irais ensuite où je serais plus utile, j’en rallierais d’autres. Nous ne pouvions les laisser saper le pays en douce, liberté après liberté. Un jour ils interdiraient à nos enfants de respirer un air non règlementaire. Les pillards qui labouraient la région, sbires ou auxiliaires fortuits, étaient leur émanation. Ils viendront, avait-elle dit.

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