Actualités et politique, Autres, Santé et bien-être, Simplement

3 juin 2013 – Drang nach Westen

Je sens confusément comme je deviens débile à rester ici, imbécile de corps et d’esprit ; je cherche pour survivre à stimuler des sens, des désirs que je n’assouvirai pas, je m’attache à un semblant de monde au lieu de m’en arracher –  ou de me l’arracher comme un pansement, sur une mauvaise plaie, qui commence à s’incruster dans la peau. Si je reste, c’est après tout pour de mauvaises raisons, bien sûr, pas uniquement ; et non que ces raisons ne soient pas valables ou acceptables, mais bien qu’elles ne fassent que dorloter une plaie qui ferait mieux d’être exposée à l’air libre pour cicatriser franchement, quitte à laisser une trace blanchâtre, ou un creux dans ma peau. Je ne sais pas pourquoi je parle de plaie, ou de cicatrice, voilà précisément le bel inconvénient des métaphores que l’on file, file, file sans trop savoir d’où elles viennent ni jusqu’où elles courent. Maintenant voici juin – je respire – et bientôt (bien que trop tard) mon départ. Avec quels dommages !

En venant où je suis je répondais à un désir fort, désir de partir, de voir autre chose… peut-être que c’était ce désir de fuite que j’ai commencé à nommer il y a quelque dix ans ; mais il y a vraiment quelque chose de plus vieux et de plus profond que cela : elle est toujours là, la petite grande fille qui avec sérieux décrétait qu’elle voulait « voir le monde » comme, pour son malheur ou le mien, faute peut-être d’être élevée dans un sens strict, elle se nourrissait de récits, de contes, de carnets, d’albums, de mémoires, d’élucubrations, de mythes, de nouvelles, de souvenirs et de journaux de bord – comme si le monde et ses pauvres mots autour d’elle n’était pas vraiment le monde. Peut-être devrais-je un jour raconter cette petite fille-là aussi. Enfin je n’ai pas tellement trouvé le monde ; mais qu’est-ce que j’imaginais ? Comme si le romantisme, l’âme, la fièvre, tout cela allait sourdre et tourbillonner autour de moi, et peut-être en moi ! Au lieu de ça je me suis enferrée dans une immobilité frustrante et lassante – pas même un véritable ennui car l’ennui est un bon terreau, une fausse vacuité féconde. Ai-je déjà éprouvé autant de désintérêt pour mes congénères ? Leur vie profonde est peut-être trop enfouie, ici, elle ne me parle pas, même timidement. Je ne me suis fondue dans rien,  ils étaient là avec leur vie et moi je coulais au milieu, sans rien effleurer du tout. Au moins n’aurais-je entretenu que la mince pellicule de conformité suffisant à éviter les ennuis. Mais, quoi ! ici on aura inventé le regard perdu dans l’invisible, on aura nommé la Sehnsucht et le Drang, et où en sont les descendants ? Que s’est-il passé, serais-je aveugle, insensible et sourde ? À quelques kilomètres il fut un temps où les femmes de marins berçaient les vagues de leurs amours reculées ; et sous leur piétinement – je m’efforce d’imaginer car je n’ai rien vu de tout ça – le sol de bois en a pris l’empreinte et le nom, Heine le sentait encore ; et de cela que reste-t-il ? L’âme a-t-elle fui sur d’autres bateaux avec des rêves d’Amériques ? Que s’est-il passé ?

La seule chose vraie que j’aie reçue de ce pays avare, c’est l’hiver. Jusque là j’avais vécu mes années en traversant un cycle de saisons où l’hiver était de loin la plus mauvaise, et je me croyais flotter entre l’eau et la vase du fond, mais je me trompais : l’hiver, je l’ai découvert ici avec ce rien qui vous prend au visage, aux oreilles, vous arrache le nez et les doigts et vous chasse jusqu’au fond de votre lit, ce lit malgré tous les efforts impossible à maintenir au seuil d’une température qu’un corps humain détendu puisse supporter. Et puis c’est – d’abord – la nuit. La nuit surtout, cette nuit qui mange tout le jour, bien que le soleil se lève et se couche paraît-il vous avez l’impression que c’était une trêve, une concession, même pas, le rêve d’un rêve éveillé ; il semble que les « jours » ne soient qu’une succession d’animations dans un air hostile et inchangé, nocturne, où la clarté la plus durable est celle de la neige, la neige sous vous, autour de vous et sur vous ; et  d’ailleurs votre visage est tellement froid qu’elle ne fond même pas tant que vous n’êtes pas rentrés au «  chaud » depuis plusieurs minutes. Ainsi rien ne me tirait ni ne me poussait plus dehors que mes obligations ; ajournée, cette envie qui me poussait dans les bras du petit jour ou dans les yeux de la nuit, tu, l’appel lancinant d’une curiosité toujours nouvelle…

Je pensais à ces choses, et à d’autres encore ; mais comme écrire mes inepties prenait trop de temps, j’ai préféré répondre au Drang : j’ai mangé une autre tablette de chocolat et une autre pomme – drôle de monde que celui où l’on a trois tablettes de chocolat pour le prix de six pommes au rabais – , ai pris un sac à dos léger et rempli une bouteille d’eau. Partie pour une demi-heure, une heure, j’espérais voir le soleil se lever, comme autrefois sur la petite mer. Il ventait très fort, j’ai pris un anorak et enfilé mes chaussures de marche. Bien sûr, j’eusse été plus rapide en vélo, mais encore une semaine et je n’en aurais plus ; il allait falloir réapprendre à marcher. Mes dernières promenades avaient été douloureuses, aussi était-il grand temps de m’y remettre. Je suis sortie avec le moins de bruit possible.

Il était quatre heures ; je ne voyais encore rien flamboyer et j’eus l’envie d’un détour, alors j’allai plus loin que d’habitude dans la campagne, suivant le cours d’eau et longeant des vergers. Un mulot tout obscur se précipita à ma rencontre sur le chemin, écervelé, découvrant sa sottise au dernier moment, avant que de rencontrer ma chaussure. Le sentier s’enfonçait un peu, tout près de la rivière, sous des arbres que pressait le vent –  le romantisme est-il dans la solitude ? J’avançais dans un monde tout glas ; blancs, gris, bleus et verts m’environnaient, les vraies couleurs dormaient encore.

Je m’étonnai, comme bien souvent, d’être apparemment seule à souhaiter profiter de cette heure ; j’étais d’ailleurs bien contente de ne croiser aucun autre promeneur, pas même un vélo, encore moins un coureur, engeance qui m’est encore moins supportable que les précédentes ; comment peut-on volontairement sortir au petit matin avec son uniforme de rigueur, souvent trop mal chaussé, agresser l’univers de ses ahanements et ses piétinements qui tressautent, espérant tout au plus pour sa peine un esprit sain dans un corps sain ! Ces façons heurtées permettent-elles encore de goûter l’espace, d’exister en même temps que le monde alentour ? Je n’en sais rien, en fait, outre exécrer l’idée de courir pour n’aller nulle part – ceci alors que cheminer tous sens ouverts me convient très bien –, j’ai les articulations trop mauvaises pour me livrer à ce genre de trot soutenu. En marchant je guettais d’ailleurs certaine lourdeur dans le bas des cuisses, certain picotement de la hanche afin d’anticiper une éventuelle écourtation malheureuse de la promenade. Mais je devais avoir entre les touffes de ciguë l’allure qu’il fallait, car rien de cela ne vint. Je me retrouvai – j’ai cette étrange faculté à ne pas me perdre, à moins de le chercher exprès – en lieu connu, sans savoir par quels chemins. Près de la Scheune, un homme noir sortait d’une camionnette noire des tubes et des pieds, du matériel de spectacle sans doute, peut-être de prise de son ou de lumière. Se demandait-il ce que faisait cette silhouette sans autre occupation que son pas, et si elle avait marché une partie de la nuit ? Mes propriétaires, s’ils m’avaient entendue sortir, devaient pour leur part déjà interroger la mouche qui m’avait piquée cette fois, ce que je pouvais bien avoir en tête de dérèglements, de desseins ou de mysticisme. Quel soulagement ce sera pour eux quand je serai partie, et qu’ils seront déchargés de ces inquiétudes que je leur cause malgré moi ! Pourtant je m’efforce de vivre discrètement et de ne pas troubler leurs habitudes – au détriment des miennes. Peut-être est-ce justement ce qui les dérange, et qu’ils s’accommoderaient mieux d’une locataire bruyante, exubérante, et qui crie, rie et pleure. Mais alors il faudrait expliquer fastidieusement à ces gens de peu d’intuition mes enthousiasmes et mes exaspérations, et alors ils seraient déconcertés, vexés, ou croiraient que je me moque d’eux. J’ai préféré me déclarer lunatique et timide, et, à défaut de me comprendre, on m’excuse.  Qu’on cesse enfin de me dire mystérieuse, je ne crois pas le mériter ; en marchant je ne cherchais tout simplement que mon plaisir. Je dépassai les bassins de promenade avec leurs campings ensommeillés, remarquai au-dessus de l’eau agitée un engin à câbles et à poulie, vraisemblablement cela recréait en toute sécurité les sensations du ski nautique. J’avançai en plein vent vers le Deich, avec un coup d’œil pour les baraques de snacks aux stores baissés. Je pris l’escalier pour gravir la digue. Il faisait plus clair, je voyais au bas des Strandkörbe – ces « paniers de plage » colorés posés dans un vrac décoratoire sur la prairie –  la mer un peu basse qui moussait avec de gros froufrous et, au-dela, encore des éoliennes et l’imprononçable Schleswig-Holstein.

L’heure avait avancé, le ciel ne dégrisait pas et il était maintenant évident que je n’aurais plus l’éblouissement du lever de soleil ; aussi décidai-je de prolonger ma promenade. Comme la marée était basse, je choisis de rester sur la digue, bien qu’en plein vent, non que je considère l’estran découvert comme indigne d’être longé, bien sûr : il ne m’offre simplement pas le clapotis dont la proximité m’apaise. Je précédai le soleil boudeur et partis vers l’ouest.

Publicités
Par défaut

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s