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Simone de Beauvoir – Extraits choisis de : L’invitée

C’est pour moi un curieux roman (?) que je savoure à toutes petites gorgées, comme on sirote un grand verre d’une liqueur franche et sirupeuse, depuis plusieurs mois. En voici quelques extraits ; c’est une écriture à laquelle je ne suis pas habituée.

 – Supposons que vous ayez décidé d’aller à un concert, dit Pierre ; au moment de sortir, l’idée de marcher, de prendre un métro vous est insupportable ; alors vous vous déclarez libre par rapport à vos résolutions passées, et vous restez chez vous ; c’est très joli, mais quand dix minutes après vous vous retrouvez sur un fauteuil en train de vous ennuyer, vous n’êtes plus libre du tout, vous ne faites que subir les conséquences de votre geste.

Xavière eut un rire sec.

 – C’est encore une de vos belles inventions, les concerts ! Qu’on puisse avoir envie de musique à heure fixe ! Mais c’est extravagant. Elle ajouta d’un ton presque haineux : Françoise vous a dit que je devais aller à un concert aujourd’hui ?

 – Non, mais je sais qu’en général vous ne vous décidez jamais à sortir de chez vous. C’est dommage de vivre à Paris comme une séquestrée.

 – Ce n’est pas cette soirée qui me donnera envie de changer, dit Xavière avec dédain.

Le visage de Pierre s’assombrit.

 – Vous perdez comme ça un tas d’occasions précieuses, dit-il.

 – Avoir toujours peur de perdre quelque chose ! Il n’y a rien qui me fasse aussi sordide ! Si c’est perdu, c’est perdu, voilà tout !

Est-ce que votre vie est vraiment une suite de renoncements héroïques ? dit Pierre avec un sourire sarcastique.

 – Vous voulez dire que je suis lâche ? Si vous saviez comme çam’est égal, dit Xavière d’une voix suave, en retroussant un peu sa lèvre supérieure.

 

Simone de Beauvoir, L’invitée, Folio, p. 71-72.

 

Le vieux veston était suspendu au dossier d’une chaise : sans doute Anna l’avait nettoyé à l’essence, ou encore elle venait de le sortir de la naphtaline et elle l’avait mis là à prendre l’air ; il était très vieux, il avait l’air très fatigué. Il était vieux et fatigué mais il ne pouvait pas se plaindre comme Françoise se plaignait quand elle s’était fait mal, il ne pouvait pas se dire « je suis un vieux veston fatigué ». C’était étrange ; Françoise essaya d’imaginer comment ça lui ferait si elle ne pouvait pas se dire « je suis Françoise, j’ai six ans, je suis dans la maison de grand-mère », si elle ne pouvait absolument rien se dire ; elle ferma les yeux. C’est comme si on n’existait pas ; et pourtant d’autres gens viendraient là, ils me verraient, ils parleraient de moi. Elle ouvrit les yeux ; elle voyait le veston, il existait et il ne s’en rendait pas compte, il y avait là quelque chose d’irritant, d’un peu effrayant. À quoi ça lui sert d’exister s’il ne le sait pas ? Elle réfléchit ; peut-être y aurait-il un moyen. Puisque moi je peux dire « moi », si je le disais pour lui ? C’était plutôt désappointant ; elle avait beau regarder le veston, ne plus voir que lui et dire très vite : « Je suis vieux, je suis fatigué », il ne se passait rien de neuf ; le veston restait là, indifférent, tout étranger, et elle était toujours Françoise. D’ailleurs, si elle devenait le veston, alors elle, Françoise, n’en saurait plus rien. Tout se mit à tourner dans sa tête et elle redescendit en courant au jardin.

Ibid, p. 146.

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