Santé et bien-être, Simplement

15 mai 2013 – Vanité de ma tristesse

C’était peut-être le soleil qui m’avait réveillée, bien qu’il ne fût qu’indifférent, caché derrière des nuages qui n’étaient pas à lui et par des rideaux gris que j’avais tirés la veille et qui n’étaient pas à moi. Ou bien, dans mon rêve déjà, était-ce la pensée, sous une autre forme certainement, une forme inexploitable, perdue, mais dont la trace aurait perduré après que j’aie eu ouvert les paupières, mes paupières du monde aux rideaux gris. Je suis restée allongée, sur le dos, sans envie de me lever, sans doute n’avais-je pas plus envie de me rendormir. J’ai mis quelques minutes – ici quelques est indéfini, peut-être deux, peut-être quarante, je ne sais pas mais je n’eusse pas su non plus – à me rendre compte que j’étais triste, plus triste que d’habitude cet hiver. En effet, l’hiver se moquait bien d’être enterré au calendrier et prolongeait cette espèce de torpeur malsaine, délétère, presque morbide dans tous mes membres, mes muscles et mes nerfs qu’il avait commencé à y instiller depuis bien avant son début légal, me celant la saison des ocres et des dorés que l’on peut observer de près, et même y toucher une branche ou deux avec les doigts sans avoir l’impression de mourir par les mains, voire la faire craquer, s’en servir de canne, et cetera, tout ce que je n’ai même pas recommencé à faire depuis, mais déjà l’écrire me fait du bien ; j’y pense et cela existe, justement. C’est un soulagement que je n’avais pas ce matin-là.

La tristesse tranquille, néanmoins suffisamment insistante pour que je pusse l’identifier flottait sous forme de nappes dans ma poitrine, ou autour ; déjà je sens bien comme écrire est insuffisant à décrire, encore plus à rendre. Mais j’épuise déjà mon propos avant d’évoquer ses prémices. Dans cet état diffus je pensais au passé, plus exactement à certaines personnes et circonstances, avec des lieux, des odeurs, des sons, des occasions qui se présentaient autrefois avec tant de naturel que l’on était touché sans s’en apercevoir et qui ne se présenteront plus jamais, que dans le souvenir ou les évocations (mais avec qui évoquer ?). Et tandis que j’essayais de tirer du bout des doigts de ma pensée certains souvenirs pour les faire glisser vers moi et les contempler de plus près, je me rendis compte qu’ils chevrotaient, ou qu’il y avait un genre de buée par-dessus ; des voix, des visages m’échappaient ; la forme d’un meuble, une appellation et même, plusieurs fois, un nombre d’années. Bien sûr, tout passait, et c’était d’ailleurs contre ce fait que l’on écrivait, ou du moins pour que cela passât moins vite, mais alors n’échouait-on pas ? Je me demande encore s’il vaut mieux échouer à rendre une impression ou faillir en prenant le parti de ne pas la dénaturer, pour finir par la laisser mourir intacte. Donner du lard pour du cochon ou tout perdre et ne pas se retourner… sauf qu’il arrive que l’on se retourne. Et cela vous rend triste.

À quoi bon vouloir dire, me demandais-je, puisque dire « le jardin de mes grands-parents », ce n’était déjà plus le jardin de mes grands-parents, mais un endroit qui n’existait plus que pour moi, une idée intransmissible, la porte close sur « il y avait un banc de pierre qui était chaud l’été et dessus la neige fondait moins vite l’hiver », « le chat qui venait d’au-delà du mur par la branche du poirier, nous l’appelions Minouche », « la tortue inévitable faisait froufrouter les feuilles de rhubarbe », et ainsi de suite, et même pour moi l’angle de la porte se referme avec le temps ; il viendrait un moment où je serais forcée de repasser par ces mots-ci pour retrouver les souvenirs, voire recréer des souvenirs du néant. Il n’existait pas, il n’existerait jamais suffisamment de mots, les mots justes ; la poésie bien sûr s’occupait de tendre des fils dans tous les sens pour cerner une fulgurance et en rayonner, mais déjà les mots qui existaient étaient oubliés, figés, comme empesés et exténués.

Quel marasme ! cela fuit de toutes parts ; même si je n’oubliais rien, et c’est vrai que je n’oublie rien, j’oubliais tout moi aussi, et en prime je m’en rendais compte, et de toute ma vie ce que je pourrais tisser, engranger, cueillir, imaginer (et tout cela dans le désordre car cela vient toujours ainsi) ne serait que peine perdue à la longue même pour moi. Oui peut-être juste pour moi : en effet je passerai, j’ai déjà commencé à passer comme je me trahis moi-même à mesure que je crois que je change, et quand je serai passée tout à fait on oubliera mon visage, ma présence hormis quelques traits caricaturaux qui s’estomperont eux aussi, et puis mon nom, et peut-être après toutes les dilutions l’idée de moi retrouvera-t-elle une certaine intégrité en sombrant intégralement dans le néant. J’ai fini par me lever et, ouvrant les rideaux gris, très certainement par constater l’état lointain du soleil, ou peut-être bien que je me trompe déjà.

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