Non classé

Bruno Schulz – extraits choisis (réflexions)

« La mythification de la réalité

 L’essentiel de la réalité est le sens. Ce qui n’a pas de sens n’est pas réel pour nous. Chaque parcelle de la réalité vit dans la mesure où elle participe d’un sens universel. De vieilles cosmogonies exprimaient cela par la sentence : « Au commencement était le  Verbe. » Ce qui n’est pas nommé n’existe pas pour nous. Nommer une chose équivaut à l’englober dans un sens universel. Un mot isolé, pièce de mosaïque, est un produit récent, résultat – déjà – de la technique. Le mot primitif était divagation tournant autour du sens de la lumière, il était un grand tout universel. Dans son acception courante, le mot n’est plus aujourd’hui qu’un fragment, un rudiment d’une ancienne et intégrale mythologie. D’où cette tendance en lui à se régénérer, à repousser, à se compléter pour revenir à son sens entier. La vie du mot. […] La vie, le développement du verbe, ont été poussés sur le chemin utilitaire, soumis à des règles étrangères. Mais, dès que le mot libéré de la contrainte est laissé à lui-même et rétabli dans ses propres lois, il se produit en lui une régression : il tend alors à se compléter, à retrouver les liens anciens, son sens, son état primordial dans la patrie originelle des mots – et c’est alors que naît la poésie.

[…]

[…] La poésie reconnaît le sens perdu, elle restitue aux mots leur place, les relie selon certaines significations. Manié par un poète, le verbe reprend conscience, si l’on peut dire, de son sens premier, il s’épanouit spontanément selon ses propres lois, il recouvre son intégralité. Voilà pourquoi toute poésie est création de mythologie, tend à recréer les mythes du monde.

[…]

[…] Avec le temps, le mot se fige, il cesse de véhiculer des sens nouveaux. Le poète rend aux mots leur vertu de corps conducteurs, en créant des accumulations où naissent des tensions nouvelles. […]

On considère généralement le mot comme une ombre de la réalité, comme un reflet. Il serait plus juste de dire le contraire ! La réalité est une ombre du mot. La philosophie est, au fond, philologie, étude profonde et créatrice du verbe. »

«  Lettre à S.I. Witkiewicz

Les débuts de mes dessins se perdent dans un brouillard mythologique. Je ne savais pas encore parler que je couvrais déjà tous les papiers et les marges des journaux de gribouillis qui éveillaient l’attention de mon entourages. C’étaient tout d’abord uniquement des voitures et des chevaux. […]

Je ne sais pas comment se forment en nous dans notre enfance certaines images d’une signification décisive. Elles jouent le rôle de fils plongés dans une solution, le long desquels se cristallise le sens du monde. […]

Il y a des sujets qui nous sont prédestinés, qui nous attendent au seuil de la vie. Telle fut, à l’âge de huit ans, ma perception de la ballade de Gœthe, avec toute sa métaphysique. J’en avais saisi, pressenti, le sens, filtré par la langue allemande que je ne comprenais qu’à moitié, et, bouleversé jusqu’au fond de l’âme, je pleurais lorsque ma mère me la lisait.

De telles images constituent la richesse de l’esprit et son programme, donnés de bonne heure sous forme de prémonitions, de sensations à demi conscientes. Je crois que toute notre vie se passe à interpréter ces aperçus, à les filtrer à l’aide de tous les contenus qui nous arrivent plus tard, en utilisant toute l’étendue de l’intelligence à laquelle nous pouvons atteindre. Ces images précoces délimitent les frontières de la création des artistes, qui, elle, découle de principes déjà tout prêts. Les artistes ne découvrent rien de nouveau, ils apprennent seulement à comprendre de mieux en mieux le secret qui leur a été confié au début, et leur création est une exégèse continuelle, un commentaire de cet unique verset imposé. D’ailleurs, l’art n’éclaircit pas jusqu’au bout ce secret. Ce nœud de l’âme n’est pas un faux nœud qui se défait lorsqu’on en tire un bout. Au contraire, il se resserre. Nous le tripotons, nous suivons le fil à la recherche de son extrémité, et l’art naît de ces manipulations.

[…] »

Bruno Schulz, extraits de « Textes divers » (à la fin du livre, après les récits eux-mêmes), traduits du polonais par Thérèse Douchy, Les boutiques de cannelle.

Publicités
Par défaut

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s