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Bruno Schulz – extraits choisis de « Les boutiques de cannelle »

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J’avais envie de partager les joies de ma dernière lecture, un recueil de nouvelles d’un artiste (que pour simplifier je qualifierai simplement de juif polonais), auteur de lettres, nouvelles et romans, mais également professeur de dessin et peintre. Voici donc des extraits de trois nouvelles différentes de Bruno Schulz (1893-1944) qu’il a faites publier en 1934 sous le titre global Les boutiques de cannelle ; n’ayant pas accès aux textes originaux, j’ai voulu présenter l’œuvre de trois traducteurs différents : Thérèse Douchy, Georges Sidre et George Lisowsky.

Comme mon père prononçait ces mots, son visage se couvrit de rides douloureuses rappelant les nœuds et les marbrures d’une vieille planche dont on eût raboté tous les souvenirs. Un instant nous eûmes l’impression qu’il allait tomber dans cet état de prostration qui l’accablait parfois, mais il s’éveilla, se reprit et poursuivit :

« Certaines tribus du passé embaumaient leurs morts. Des corps, des têtes étaient encastrés dans les murs de leurs habitations. Dans le salon se tenait le père empaillé ; sous la table, l’épouse défunte, tannée, servait de tapis. J’ai connu un capitaine qui avait dans sa cabine une lampe-mélusine confectionnée par des embaumeurs malais avec le corps de sa maîtresse assassinée ; on avait ajouté sur la tête de hautes cornes de cerf. Dans le calme de la cabine, cette tête, tendue par les deux cornes, agitait doucement les cils ; sur sa bouche entrouverte brillait une mince pellicule de salive que brisait un chuchotement silencieux. Des pieuvres, des tortues et d’énormes crabes, suspendus aux poutres du plafond comme des candélabres ou des lustres, agitaient leurs pattes et marchaient, marchaient sur place… »

Bruno Schulz, extrait de « Fin du traité des mannequins  », nouvelle traduite du polonais par Georges Sidre, Les boutiques de cannelle, p. 89-90.

Et quand enfin, allant doucement d’une armoire à l’autre, il avait retrouvé toutes les pièces de vêtement nécessaires et terminé sa toilette au milieu de ces meubles qui, l’air absent, le supportaient en silence, quand enfin il était prêt, alors, sur le point de partir, le chapeau à la main, il se sentait gêné de ne pas trouver, même au dernier moment, le mot qui eût pu dénouer ce mutisme hostile, et il se dirigeait lentement vers la sortie, résigné, la tête basse, tandis que dans l’autre sens, vers le fond du miroir, quelqu’un qui lui tournait le dos pour toujours s’éloignait sans hâte à travers une enfilade de pièces qui n’avaient jamais existé.

Bruno Schulz, extrait final de « Monsieur Charles », nouvelle traduite du polonais par Thérèse Douchy, Les boutiques de cannelle, p. 100.

[…] Les commis s’empressaient de déballer ces provisions nouvelles d’étoffes saturées de couleurs et en garnissaient soigneusement, comme avec du mastic, les moindres vides et creux des armoires hautes. Cela formait un immense registre de toutes les couleurs de l’automne, disposé en couches, assorti par nuances, descendant et montant comme un escalier musical, gravissant les gammes de toutes les octaves de la palette. Il commençait tout en bas, s’essayait timidement aux demi-tons déteints du contralto, passait aux cendres délavées du lointain, aux bleus des anciens gobelins, puis, grimpant en accords de plus en plus larges, parvenait aux sombres turquins, aux indigos des forêts inconnues et aux peluches douces des parcs bruissants, pour enfin, à travers tous les ocres, les sanguines, les roux et les sépias, redescendre dans l’ombre mouvante des jardins qui se fanent, pénétrer jusqu’à l’odeur sombre des champignons, l’haleine du bois vermoulu au fond de la nuit d’automne, le sourd accompagnement des basses les plus noires.

Bruno Schulz, extrait de « La nuit de la Grande Saison  », nouvelle traduite du polonais par George Lisowsky, Les boutiques de cannelle, p. 146.

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