Voyages

Avril 2009

J’attendais que toutes soient consultables sur la toile pour mettre ici un lien vers les nouvelles gagnantes d’un concours étudiant. Malheureusement, plus aucune n’est en ligne; je ne poste donc que la troisième. Je dois préciser que le nombre de caractères était limité.
Miss

Félicité et moi venions de nous séparer, après deux mois d’une vie commune charmante et chaotique que nous avions passée tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre, et dont il était implicitement convenu, dès le départ, qu’elle serait temporaire. Je venais de rentrer chez moi, et j’avais suspendu les clefs à la petite patère en bois sculpté que m’avait offert mon ami Armand quelques semaines auparavant, pour mon cinquantième anniversaire. Adossé à la porte d’entrée de mon duplex, face à la grande baie vitrée, je contemplai paresseusement les lumières de la rue qui venaient de s’allumer contre un ciel de flamboyance pure et vierge de tout nuage que seule la ligne brisée des toits, un peu agressive, semblait délimiter. J’avais raccompagné Félicité en voiture à son appartement, avec les quelques affaires qu’elle avait laissées chez moi, et qui tenaient dans un petit sac de voyage ; j’étais à nouveau seul, et n’aurais su dire si cette perspective m’était ou non déplaisante. Je rangeai mon manteau, et comme il faisait sombre, j’allumai le plafonnier. Le salon était vaste et accueillant. Je l’examinai comme un étranger qui y serait entré pour la première fois ; il était en ordre, seuls quelques objets de la vie quotidienne qui ne trainaient pas depuis plus d’un jour ou deux en troublaient légèrement l’agencement que je m’étais efforcé de composer avec goût, au fil des années. Je me dis que j’avais parfaitement réussi ; l’ensemble donnait une impression de clarté, de fonctionnalité autant que de fantaisie maîtrisée. Rien ne dépareillait. On aurait parfaitement pu m’imaginer assis dans un des fauteuils près de la cheminée auprès de ma femme après une soirée agréable, nous imaginer devisant de nos vies et de l’avenir de nos enfants, déjà grands, dont l’un ne rentrerait plus que quelques week-ends de plus en plus espacés, tandis que l’autre serait en train d’écouter de la musique dans une des chambres à l’étage qui serait la sienne. Le salon lui-même permettait quasiment de deviner toute cette vie-là, et justement j’y étais seul. Je me surpris à en détailler l’ameublement et les objets qui l’occupaient, un par un, chacun me rappelant des souvenirs, dont certains me paraissaient maintenant si lointains qu’ils auraient pu appartenir à une autre vie, passée. Il y avait le piano art nouveau au timbre joyeux que j’avais acheté après ma première exposition dans une galerie de la région parisienne, un luminaire sobre que j’avais gardé de mon premier studio, dernier vestige visible, avec la réplique en résine d’une statue de Bastet dont l’original se trouvait au Louvre, de mes années estudiantines. Cette statuette était posée, presque symboliquement, sur une petite boîte qui renfermait les quelques affaires d’un chat que j’avais eu de nombreuses années auparavant ; c’était d’ailleurs, malgré toutes les femmes et les quelques hommes l’ayant croisée, le seul être vivant qui semblait avoir partagé ma vie pendant plus d’une année depuis mes vingt-et-un ans. Je soupirai. J’avais cinquante ans depuis peu, et je n’avais jamais laissé personne poser durablement sa marque dans mon salon, ni femme, ni enfants, à peine quelques souvenirs…

            La sonnerie de mon téléphone portable retentit, qui me tira brusquement de ma rêverie. J’allai le prendre dans la poche de ma veste. C’était Armand.

« Ravi d’entendre ta voix. Comment tu vas ?

          Parfaitement bien, et toi ? Je t’appelais pour mercredi.

          Ça va, merci… Mercredi ? Il y a un souci ?

          Mais l’exposition ! Les jeunes talents, enfin. Tu sais bien, on devait régler les derniers détails ce soir avec Eva Paola, pour le vernissage, voir qui s’occuperait de l’entrée, des invités, tout ça.

          Ah ! euh… oui, c’est vrai.

          Tu es sûr que ça va ? Tu as une drôle de voix.

          Ce n’est rien… Vous pouvez passer tout de suite, si vous voulez.

          On sera chez toi à vingt heures, pour le dîner, c’est bien ce qu’on avait prévu, non?

          Oui, oui. Vingt heures. A tout à l’heure.

          À tou…

          Ah, avec Félicité, on a rompu.

          Ah bon, et al… je veux dire, c’est ce qui te met dans cet état ? Je croyais qu’entre vous … ?

          Je veux juste vous prévenir qu’elle ne sera pas là tout à l’heure. Je ne sais pas si c’est ce qui me met dans cet état, comme tu dis… oublie ce que je viens de dire.

          Bon… OK. Tu es sûr ?

          Vingt heures, Armand. Je vous attends. »

 

Je ne savais pas ce qui m’avait pris de parler du départ de Félicité. Pour Armand, chaque femme ne faisait que passer dans ma vie ; elle et moi partagions du bon temps pendant une période relativement courte – je n’avais jamais eu d’histoire vraiment sérieuse depuis plus de vingt ans; pour lui nous ne faisions que nous croiser, en somme ; je pensais qu’il en allait de même pour moi. Et cependant quelque chose paraissait différent cette fois. Je reposai le portable sur une console. Dans le miroir de l’entrée au dessus, mon reflet me renvoyait l’image habituelle : un cinquantenaire qui ne s’était heureusement pas trop affaissé ni enlaidi en vieillissant ; je me flattais de ce que mes tempes grises me donnassent un certain charme, celui du bois patiné ou du verre dépoli, mais avec plus de classe toutefois. Le gilet vert sombre aux fines rayures brillantes conférait à mon costume habituel un peu de joie et d’originalité, ainsi que l’écharpe fine que je portais à l’extérieur ; en toute honnêteté je dus toutefois reconnaître que j’avais plus de chance d’être pris pour un banquier que pour un artiste. Voilà ce à quoi je pensais, le front dans les mains, les coudes appuyés sur la console. Mon regard flottant tomba sur le reflet de la statuette de Bastet, dont les yeux sombres fixaient le vide, puis il revint à mon propre reflet. L’air profondément désabusé que j’arborais me fit sourire largement. Je me redressai et partis dans la cuisine, préparer le repas.

 

           « Il faut absolument qu’on te la présente !, m’assura Eva Paola en servant le gâteau au chocolat qu’Armand et elle avaient apporté. Ce qu’elle fait est très singulier, tu verras. Il faudra la prendre l’année prochaine. Et c’est exactement ton domaine, la ferraille, ces trucs-là…

          Tu vas un peu vite en besogne, Eva… Je suis célibataire depuis à peine une heure et tu me proposes des trucs avec de la ferraille avec une inconnue !

          Arrête de dire des bêtises et mange plutôt mon gâteau. Depuis que je le fais, personne ne s’en est jamais plaint. Je tiens la recette de ma… seconde famille. »

Un silence léger comme une plume tomba. Armand jeta un regard inquiet à sa femme. Eva Paola avait dix ans quand on l’avait arrachée à sa famille biologique, qu’elle n’avait jamais revue depuis. Elle avait entrepris depuis peu des recherches, mais elles se heurtaient à un mur de silence. Eva Paola reprit très vite :

« Dis-donc, je n’avais jamais remarqué cette petite statue de chat dans ton appartement.

          J’ai fait un peu de rangement dans le salon, et je suis tombé dessus par hasard. »

J’omis de préciser que Félicité m’avait cassé une conque de porcelaine qui se trouvait à cet emplacement et que le vide laissé m’était intolérable. Quant à la statuette, je savais parfaitement où elle se trouvait, mais j’avais longtemps préféré la laisser de côté. Eva Paola n’était pas arrivée en France à l’époque et n’avait connu Armand que plus tard. Elle ne connaissait pas cette histoire. Je décidai donc de rebondir sur quelque chose de plus gai.

« Tu sais, Eva, que j’ai eu un chat ?

          Je m’en souviens, reprit Armand. Mistinguett’, si j’ai bonne mémoire. Ça doit faire longtemps maintenant.

          Oui, dix bonnes années. Je l’avais trouvée dans la gouttière devant la fenêtre ! C’était l’hiver et elle était à moitié gelée. Au début, je croyais que c’était un mâle.

          C’est moi qui t’avais dit que c’était une chatte. Elle t’adorait, elle était un peu jalouse au début, quand je passais te voir. Je me souviens qu’elle te suivait jusque dans ton atelier et te regardait travailler ; tu me racontais qu’un jour elle était coincée entre des pots qui étaient tombés et le mur, elle avait attendu que tu aies fini pour miauler.

          Je me demande ce qui lui est arrivé… Elle est restée plus de trois ans, et un jour, elle n’est pas rentrée. Peut-être qu’elle en avait assez, du plâtre et de la ferraille, comme tu dis, Eva. Au fait, quel est le nom de ta jeune protégée?»

 

* * *

 

Une femme d’un certain âge avec un cocktail à la main, et sans doute déjà plusieurs autres sur l’estomac, m’aborda avec autorité pour m’en demander un supplémentaire. Je l’informai de sa méprise, et lui appris que j’étais un des organisateurs de l’exposition des jeunes talents. Eva Paola, Armand et moi présentions en outre quelques unes de nos propres œuvres dans une portion restreinte de l’espace loué à la municipalité, et nous nous trouvions justement devant l’une des miennes.

« Alors c’est de vous, ça ? »

« Ça » m’avait demandé trois semaines entières de travail et recouvrait une surface de deux mètres cinquante sur deux, mais j’acquiesçai avec toute la politesse dont j’étais capable. L’installation en relief consistait en une trentaine de rubans en fine dentelle d’aluminium ouvragé se détachant sur un fond de plâtre enduit et formant des creux et bosses irréguliers ; éclairé par une lumière rasante, colorée et changeante, légèrement mobile, le tout faisait naître des ombres mouvantes, bigarrées et entrelacées en volutes fluctuantes. La femme approcha son nez rouge et vacillant si près que je craignis de la voir se couper sur l’aluminium. Après un long moment, elle déclara que ce que je faisais était très confus, que je ne produisais que la forme ; me regardant de travers, elle semblait me demander mon avis. Plutôt embarrassé, je cherchais une réponse quand j’aperçus Eva Paola se frayer un chemin à ma rencontre, ce qui me permit de m’esquiver.

« Approche, il faut que je te présente quelqu’un. », m’intima-t-elle avec enthousiasme.

 

            Ce fut ce soir-là que je trouvai la lettre sous ma porte. En compagnie d’Armand et d’Eva Paola, j’avais fait un saut à l’atelier de cette jeune artiste si prometteuse dont je venais  enfin de faire la connaissance. Nous avions beaucoup discuté de son travail et j’avais reconnu qu’Eva Paola venait de dénicher une perle rare. Nous nous étions quittés, j’avais un peu flâné malgré le froid, car la nuit était belle. Je parcourais les rues presque vides, sans but ni itinéraire. En toute honnêteté, je pense que j’appréhendais de rentrer à mon appartement vide. Je me pris à songer à la seule femme que j’avais vraiment aimée, à sa mort dans un stupide accident peu après qu’elle m’eût quitté, parce que, disait-elle, notre bonheur nuisait à notre art… De notre histoire subsistait une plaque sur sa tombe, et une statuette dans mon appartement. J’en vins à regretter le temps où le chat l’habitait, présence amicale et authentique, et me délivrait son amitié pure, dénuée de tous ces faux-semblants et ces poses qui font presqu’immanquablement sombrer toute relation humaine. Ma méditation avait laissé le champ libre au hasard ou à l’inconscient qui guidait mes pas, et mon errance solitaire prit soudainement fin quand je me retrouvai devant mon immeuble. Je franchis le corridor et montai l’escalier avec un léger pincement au cœur ; j’avais cinquante ans et mal au dos, et pire que tout, je me sentais seul comme je ne l’avais jamais été. Lorsque j’ouvris la porte, je sentis quelque chose frotter légèrement sur le paillasson. C’était une simple feuille pliée en quatre. Félicité ? Je ramassai le papier, et après avoir refermé la porte, je le dépliai, fébrile.

 

« J’ai énormément apprécié de vous revoir ce soir. Vous avez été un père pour moi, et il est temps de vous rendre tout ce que vous m’avez donné, à un âge où on se construit. J’espère que quand vous me connaitrez vraiment, vous pourrez l’admettre. Je reste dans les parages, au cas où…», murmurait l’écriture, impulsive et féminine. Je compris avant même de déchiffrer la signature. J’avais remarqué que la jeune femme avait librement puisé son inspiration dans mes œuvres de jeunesse, mais elle avait trouvé un style propre et tout à fait original. Je pliai pensivement la lettre et allai fumer à la porte-fenêtre, ce qui ne m’arrivait que très rarement. Les étoiles avaient sombré dans quelque néant brumeux et le froid me surprit. J’allais refermer la baie vitrée, lorsqu’une ombre fantastique surgie des ténèbres se faufila près de mon pied, pour aller se terrer dans un recoin à peine moins obscur de mon salon. C’était un chat, probablement poussé par le froid qui régnait en tyran dehors. Il s’était trop bien caché et je ne le trouvai pas ; je me résolus à le laisser partager mon triste foyer pour la nuit.

 

            Je dormis d’un sommeil calme cette fois-là, et ce fut la sonnette de l’entrée qui me réveilla. Je jetai un coup d’œil au cadran. Onze heures ! Et j’avais rendez-vous avec Eva Paola et Armand  pour aller au restaurant. Je passai une robe de chambre et descendis en hâte leur ouvrir. C’était une belle journée, songeai-je en descendant l’escalier, et le soleil fusait de la baie vitrée, comme animé par la radieuse intention de révéler chaque chose qu’il éclairait. En traversant mon salon, j’aperçus le chat qui dormait paisiblement, roulé en boule, délicate tache noire sur le rouge de mon sofa Sottsass. Je souris avec attendrissement. C’était fou, comme mon petit hôte inespéré me rappelait Mistinguett’ ! Je saluai mes deux amis sur le seuil et avec un geste de la main, les invitai à entrer. Refermant la porte après eux, je déclarai :

 

« Aujourd’hui, c’est moi qui ai là quelqu’un à vous présenter.

          Sa fille… », fit dans mon dos une voix que je ne reconnus pas immédiatement. Je me retournai vivement.

 

La jeune artiste était assise sur mon sofa, défroissant sa robe noire. Elle s’étira et se leva tranquillement, ajoutant dans un sourire lumineux:

« Enfin, en quelque sorte. »

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2 réflexions sur “Avril 2009

  1. Benjamin dit :

    je ne boude pas mon plaisir en te disant que j\’aime beaucoup cette nouvelle, et qu\’il devrait y avoir plus d\’occasion d\’en faire…

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