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Jeudi 7 juin 2018 – Correspondance

Ce samedi après-midi, j’avais accepté au pied levé d’accompagner un ami d’Aaron pour l’orienter et l’aider à coltiner ses bagages par métropolitain, depuis la gare de Bercy jusqu’au train de P… à la descente duquel Colomban irait le chercher en voiture. Après une heure ou deux à une pauvre chanson, je quittai ma piaule un peu cuisante le ventre vide mais l’esprit tranquille, confiante qu’il ne me faudrait pas deux heures avant d’avoir expédié l’ami avec ses sacs et de pouvoir faire quelques courses tardives à la ville.
À l’heure dite, avertie de l’arrivée de Timothée par un coup de téléphone, je me laissais porter par l’escalier roulant. Il faisait bon. Je traversai la route ; je traversai la petite gare ; je sondai en vain le petit hall carré des voyageurs, passant par la drôle de boîte qui fait office de boutique et offrait aux passants pressés sandwichs et barres sucrées aux prix scandaleux habituels. Un clochard s’installa au piano.
Et la malchance commença de se manifester. Un appel de Timothée m’apprit qu’il me cherchait lui aussi, mais à la gare routière, où il était arrivé. Après avoir échoué à trouver celle des trains, il me proposa de nous retrouver à la station du métro 14, jusqu’à laquelle il était parvenu. Comme j’avais repéré près de la gare des flèches opposées indiquant les métros 6 et 14, j’acquiesçai. Je quittai les hauteurs par un autre escalier roulant et continuai tout droit avant de déboucher face à ce qui devait être une station de métro 14, engoncée dans les barrières d’un chantier qui semblait prendre la moitié de la chaussée.
« Hello! », m’interpella un petit homme. Savez-vous où se trouve le métro 14 ? me demanda-t-il dans un anglais cisgangétique. Je le cherche justement, répondis-je. Un jouvenceau que je croisai m’indiqua que nous étions dans la bonne direction puis deux jeunes femmes, que la station était fermée mais que l’on nous y proposerait des navettes. Je l’expliquai à l’étranger, qui ne comprit pas tout de suite. Il était indien, m’apprit-il, fraichement débarqué, et partait visiter la dame de fer, ce que je lui déconseillai, à bientôt dix-neuf heures trente. Prenez plutôt une après-midi entière, lui conseillai-je, il y a de la queue : c’est Paris. Il me remercia abondamment et je l’abandonnai aux services des agents au gilet bleu clair.
Incertaine de reconnaître Timothée dans cet homme debout près d’eux avec ses bagages et qui fixait son téléphone, je composai son numéro. La sonnerie me convainquit, j’allai l’embrasser. Timothée sourit, enfilant ce qui serait son costume expressif. Je lui proposai d’emprunter l’autre métro, que j’avais vu indiqué là-haut, et empoignai sa valise, repartant sur les pavés inégaux.
Ayant gravi puis dévalé à nouveau la côte menant à la gare, nous dûmes encore remonter bredouilles d’une station du métro 6, faute de distributeur de tickets, pour en trouver une autre ; revenus à notre point de départ, nous comprîmes que, contrairement au 14, le métro 6 circulait dans la première station. Après avoir acheté des billets, nous le prîmes jusqu’à Denfert-Rochereau, d’où nous rejoignîmes sans encombre – bagages exceptés – la gare du Nord. Je comptais l’y mettre dans le train puis repartir sans délai, ma mission accomplie ; nous luttâmes quelque temps avec les ascenseurs avant d’atteindre le quai voulu. Là, hélas ! rien ne circulait, les voies étant en travaux.
Suivant les explications d’une employée et après un nouvel achat de billets, j’entrepris donc d’accompagner le voyageur dépité par un autre erre-hère jusqu’à D…, où il monterait dans une navette de la hessennecéheffe. La lumière du soleil couchant traversait le wagon, nous parlâmes de nos voyages, nous respirions un peu.
À D…, nous nous heurtâmes à un portique récalcitrant, puis à un positif manque d’indication. Les mangues juteuses, les bananes et les framboises d’un vendeur à la sauvette me firent de l’œil et je décidai d’en acheter au retour. Suivant le flot incertain, questionnant des conducteurs de bus, nous parvînmes au lieu mal fléché alors que la navette partait. La prochaine arriverait dans un quart d’heure, mais le périple de Timothée ne touchait pas encore à sa fin, puisque le car ne le conduirait que jusqu’à E…, où il devrait encore prendre un train. Je pensais attendre avec lui mais il me pria de le laisser là et de rentrer. Je lui réexpliquai dans quel train monter et où en descendre. Il n’avait cessé de s’excuser du temps qu’il me prenait et du poids de sa valise, sans jamais se départir de sa patience ni de son sourire.
Regagnant la gare, je vis que le train pour la ville était à l’approche. Fi des mangues et autres fruits alléchants, je courus dans le tunnel et me ruai à la première sortie non grillagée indiquant Paris Nord. Dans toute sa largeur, un flot de voyageurs descendait déjà l’escalier ; j’eus toutes les peines du monde à m’y frayer un chemin en sens inverse. Je sautai dans le train alors que les portes fermaient. Lorsqu’il se mit en branle, je m’aperçus que je partais dans la mauvaise direction.
Sortie à la gare suivante,  je la traversai par une drôle de passerelle, repérai au sous-sol le quai et l’horaire de mon train puis remontai, en quête de vivres et d’eau – il était déjà neuf heures du soir et, la grève espaçant les passages de trains, il me fallait attendre une demi-heure mon erre-hère. Je me trouvai sur une allée traversant l’espace vague de S… où, profitant de la douceur du soir, quelques créatures patibulaires rassemblées autour d’une motocyclette écoutaient une musique trop forte en se dandinant tandis que d’autres, avachies autour d’une camionnette-baraque à barbaque et accompagnées de deux molosses enchaînés couchés de l’autre côté du trottoir, tournaient la tête en lâchant une appréciation à mon endroit. La rue ne donnait que sur une zone industrielle ; je rebroussai chemin en téléphonant à Aaron, autant pour lui donner des nouvelles de Timothée et lui conter ma mésaventure ferroviaire que pour ne pas avoir à répondre à une éventuelle apostrophe des dîneurs aux chiens.
Attendant mon train altérée, je m’avisai que l’ami Cassandre, parti déjeuner chez sa sœur entre la ville et P…, n’était peut-être pas encore rentré et que nous pourrions casser la croûte ensemble. Je l’appelai : bonne pioche ; il déclina ma proposition de restaurant mais offrit de me retrouver près de chez lui pour m’y porter quelque pitance, tous les commerces devant avoir fermé lorsque je ressortirais à l’air libre. Nos difficultés de langue m’induisirent en erreur et je compris au dernier moment que j’étais censée quitter le train dès D… ; je voulus stopper du pied la fermeture des portes. Or, l’obstacle étant insuffisant pour le vieil erre-hère, mon pied se trouva coincé entre une barre de maintien verticale et une porte dont la force me l’écrasait. Je criai à l’aide ; aussitôt, un jeune voyageur accourut à ma rescousse, pressant de tout son corps sur l’autre porte, bientôt rejoint par un deuxième et assisté d’un autre depuis le quai. Piteuse, je les remerciai et, abandonnant toute velléité de descente, me traînai jusqu’à un siège, Cassandre toujours au bout du fil. Gare du Nord, il faisait nuit.
Un nouveau malentendu m’amena dans le mauvais bus, lequel, après quelques stations, resta bloqué plusieurs minutes par une voiture mal garée, klaxonnant sans effet, jusqu’à ce que les exhortations des passants et d’un passager aviné convainquissent le conducteur de se lancer dans une manœuvre périlleuse. Que de tumulte, alors que mon seul désir était de pouvoir enfin boire, manger et me coucher seule et au calme… j’avais peine à suivre la discussion téléphonique avec mon ami, l’ivrogne la commentant et donnant son avis quant à la route à prendre. Après l’avoir suffisamment écouté, je me bouchai l’autre oreille pour mieux entendre Cassandre, dont je suivis cette fois correctement les instructions ; à la station dite, je sortis prendre un autre bus.
La longue attente acheva de me décourager. Elle me donna néanmoins l’occasion de découvrir pour le masser mon pied meurtri – mais heureusement intact –, d’assister à un curieux manège de voitures et d’écouter la musique aux accents sentimentaux et nostalgiques qu’un fumeur chinois mûr et tanné faisait entendre de son portable. J’eus une pensée pour David et son étonnante affection pour la musique de variétés. Au téléphone, Cassandre me répéta, dans son français et son anglais bohémiens, à quel arrêt descendre et comment rejoindre ensuite l’erre-hère, tandis que je montais dans le bus bondé.
À l’arrêt, je me ruai au-dehors et ne tardai pas à repérer mon ami, que j’étreignis avec reconnaissance. Mes tentatives d’excuses furent balayées d’un revers de main. Cassandre me mena au bus ultime, qu’il fallait attendre dix minutes, trop peu longtemps pour engager de grandes discussions. Il me tendit un sac en plastique, qui contenait une banane, une orange, une bouteille de thé sucré et une large tranche de pastèque. Lorsque je fouillai dans ma besace pour le dédommager, il me gronda et il repoussa les pièces que je voulus glisser dans la poche de sa chemise. C’est comme aller chez toi, m’expliqua-t-il, et te demander : c’est combien, pour un verre de thé ?
Après un court trajet en bus, je parvins à la gare d’erre-hère. Stupéfaction : aucune ligne ne conduisait à ma station ! Il me revint que nous étions jour de grève et qu’il faudrait changer de train gare du Nord. L’erre-hère ne se fit pas trop attendre, celui de ma correspondance non plus. J’entamai à belles dents la baguette. À Châtelet-les-Halles : arrêt prolongé. En quelle gare était-ce ? Mon voisin de strapontin se leva : des escaliers bondés de hordes chantantes contenues par des agents nous accueillaient. Je l’imitai. L’erre-hère se remplit d’un coup. Au fil des stations, il se vida progressivement, tout comme le sachet de mon pain, que je rangeai. En transit depuis sept heures pleines, je n’osai toucher ni au thé, ni même aux fruits. Je commençai à somnoler. Une sorte de cri me tira violemment de ma torpeur. La dizaine de passagers, tout au plus, que nous étions, se dévisageaient l’un l’autre. Le mystère resta entier. Je descendis deux ou trois stations plus tard.
La fatigue me rendant craintive et superstitieuse, j’évitai le chemin boisé que j’avais l’habitude de prendre même par nuit noire. La route que je longeai n’était guère mieux éclairée. Je m’efforçais de mémoriser le relief du trottoir inégal pour quelques dizaines de mètres, chaque fois que les phares d’une voiture m’en donnaient l’occasion ; il y en eut deux. Je dévorai la banane et en jetai la peau dans une haie.
À mon arrivée, il était une heure vingt et je me jurai d’être moins serviable à l’avenir. J’avalai non loin d’un litre d’eau. Une chose était sûre : jamais pastèque n’avait été aussi délicieuse.

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Voyages

13 avril 2018

Les âmes pures virevoltant
Traversent les confins de l’espace,
Esquissant d’incroyables rosaces ;

La trombe soulève les atours
Qui cachent l’essence à la vision
Et deux chairs sont prises de passion.

Si fort l’unisson les aimantant
Soit-il, sans – ici bas – ses heure et place,
Il ploie sous les vanités tenaces.

On ne peut qu’affecter pour un jour
Certains rôles et même ambition,
voire un an ou bien quelques saisons ;

L’absolu, c’est la mort – ou l’instant.
À quoi bon tuer l’ange qui passe ?
Aux fourmis les rangolis s’effacent.

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