Voyages

Lundi 4 janvier 2021 – Ô mon pays

Ô mon pays,
Le chemin qui t’enlève à moi,
C’est moi qui le prends ;
Adieu,
Je reviendrai
Vers toi,
Mais non en toi,
Et alors tu ne seras plus
Mon pays,
Mais le pays de ma jeunesse ;
Et à jamais,
Ô pays
Que je garde en moi,
Dont les sentiers
Me ramèneront
Au pays de la mémoire
Toujours ouverte
Sur les ciels
de jade
Ys.

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15 décembre 2020 – J’attends que mes pommes d’or sur le feu aient pris la couleur des chênes boréals à l’été des gens de là-bas

J’attends que mes pommes d’or sur le feu aient pris la couleur des chênes boréals à l’été des gens de là-bas
Alors j’y fais tomber de la poudre d’écorce d’un arbre qui pousse au Sri Lanka
Chut
N’ouvrez la bouche que pour goûter

Oh l’harmonie parfaite d’une grosse semoule bien ronde
Où tournoient
Pois chiches et petits pois craquants
Choux de Bruxelles
(Le nom bien prononcé éclate sous les dents comme une bulle)
Grosses noisettes croquantes
Et grains de coriandre
En révolution générale

De vastes boules de raisin vert
Roulent sous les doigts
Trempez-les dans l’eau glacée
Noyez-les dans le bol de thé brûlant
Repêchez-les avec mille précautions
Elles glissent comme des pierres de jade
Et sont devenues de merveilleux bonbons

Oh le double contraste d’un sorbet et d’un épais chocolat chaud
Ou celui d’une glace presque capiteuse
Au lait de coco gras
Et d’une infusion sirotée
Frémissante de fleurs et de feuilles forestières

Oh l’absence de contraste de deux boules d’une glace
Bien aérée mordue
À se brûler les joues
Dans les vagues de la neige
En brèche
Battante

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Mercredi 28 octobre 2020 – En vingt cent vingt

En vingt cent vingt, nous étions là. Nous avons vu. Nous avons vécu.

C’était une guerre, nous disait-on ; une guerre pas comme les autres, nous disions-nous. Et derrière le front, nous, les non-indispensables, les planqués par nécessité, nous étions autant de solitudes minuscules, chacune avec ses tracas, ses chagrins, son inquiétude. Et les enfants, murmurait-on en mars, qui avait pensé aux enfants sans câlins, les tout petits dans leur cercle à la craie ? Comment vivre ? Comment mourir ? Comment laisser vivre ? Comment laisser mourir ?

(J’ai le souvenir, chers enfants, d’une route aller-retour, dure comme l’asphalte dans un tunnel vert, végétation laissée à elle-même, oiseaux déshabitués de la circulation ; au moins le ciel était-il couleur de pomme, je crois… puis le blanc souvenir de notre premier masque FFP2. La famille amenuisée, notre décrochement des préoccupations communes, morne bulle blême…)

Plus tard les beaux jours avaient apporté la chaleur et une frénésie longtemps refoulée, qui s’exprimaient difficilement, comme le jus d’un agrume que la pulpe retient. Alors on nous affranchit – mais au change nous avions perdu notre visage. Nous nous crûmes libres, avec nos petites précautions ; nous ne savions plus, nous Français, ni la main sur l’épaule, ni la bise, ni…

Il y eut la tempête : fille de monsieur et madame Térieur, raillions-nous, regardant les frontières avec crainte et envie. Avant-goût d’un nouvel inconfort. Car les chiffres montaient, les mesures, apprenions-nous, n’avaient pas suffi, nous avions brûlé toutes nos cartouches, les tranchées prenaient l’eau.

« Re ». Ah ! nous avions appris du premier acte. Nous étions plus résignés. Les enfants sortiraient en nuées d’étourneaux et nous les guetterions vaguement, effacés, de petits lares éteints, avec nos tracas, nos chagrins, notre inquiétude. C’était pour le bien commun, songions-nous, un peu fatigués, car l’expérience n’était plus unique. Les cafés ne pétillaient plus, les restaurants bayaient, les cinémas… si vous aviez connu les cinémas, mes chers enfants ! les cinémas rabattaient leurs strapontins rouges et s’éteignaient, s’éteignaient. En octobre les vieux restaient debout sur leur seuil et regardaient partir le facteur, ménagés et tristes d’être ménagés, et se taisaient. Et il y avait les gens sans câlins, eux aussi, tout délavés dans leur cercle invisible, qui ne disaient rien. À qui se seraient-ils adressés ?

Vingt cent vingt, nous y étions, l’évocation est si froide… mais pourquoi est-ce que j’en parle ? Vous comprenez, et pourtant si vous y mettiez tout votre cœur vous ne pourriez pas comprendre.

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Jeudi 27 août 2020 – Oh mon silence

Oh mon silence mon tendre silence
La lenteur du soleil qui suit l’ombre et la fuit
Est l’ardeur de ton corps cette bête alanguie
Soupirant par le cœur
Oh mon silence mon grave silence
Où les toits de granit rêvassent bien rangés
Sous les fleurs de plastique luisant après l’orage
Tu as trop de mémoire
Oh mon silence mon lointain silence
Pour vivre parce que j’ai tes yeux parfois
Il fallut rentrer là où les pourrai fermer
Où l’horizon se voit
Oh mon silence gracieux silence
Ma lèvre t’apprend mes doigts t’apprennent aussi
Est-ce amour-propre élégance ou résignation
N’éblouir pas l’aveugle
Oh mon silence désireux silence
Dans l’onde et dans l’éther dans la glèbe et le sang
Cent choses à voir dix à créer dix mille à être
Mais exister ? peut-être
Oh mon silence familier silence
Nonobstons les échos des verbes magistraux
Choisir quand te suspendre et quand te déployer
Voici mon seul empire

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