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Dimanche 12 janvier 2020

Il fait un peu gris

Dehors

Je regarde le monde

Tourner

Le flot sombre des gens

Gronde sous un ciel blanc

Se nouent et se dénouent

Des mains

Des liens

Des boucles de cheveux

Des bijoux

Tous ces anneaux ternis

Glissent les ongles

Ont la vraie couleur

Du temps

Me mêler de ces choses-là

Ne me vaut rien

Alors je fais un peu de buée

Sur la vitre de mes yeux

Marchant au bord de la vie

Tout au bord

Là où il fait vertige

Je ne regarde pas

Tout l’espace

Les gens font leur propre chaleur

Et la gardent

Courbés et méfiants

Ils font de grands gestes

Dont la violence me glace

Il ne faudrait pas les toucher

Par inadvertance

La lumière est encore gratuite

Cela tombe bien

Je ne sors pas de

Moi-même que vienne

Soleil ou pluie

Il fait un peu gris

Dehors

Je regarde le monde

Tourner

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10 janvier 2020

Quand je vais marchant sur le vent

À l’ombre parfois je vous vois

Et vous brandissez des torrents

Et je n’entends pas votre voix

×

Je louvoie sur un chemin fol

Mais vous ramassez vos espoirs

Et la rumeur de votre envol

M’accroche parfois dans les soirs

×

Vous étalez au firmament

Des nuages brûlant vos doigts

Et mon étoile tristement

Luit comme une Vénus se noie

×

Si j’éclaire vos nécropoles

Si vous pleuvez sur mes déboires

Seule muerait une parole

Tous nos cyclones en miroirs

 

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30 novembre 2019 – Sans mots dire

Alors que le jour à travers un volet las,
Ébranlé par un vent peu sûr, entre, tremblant,
Alors que vous tenez presque entre vos doigts blancs,
Mais presque seulement, l’instant qui s’écoula ;

Que les mille raisons de dire brillent là
Sur le cœur alourdi, comme un carillon lent,
Tandis que la langue goûte, les étalant,
Les dix mille de taire, en obscur mandala ;

Dans le chiaroscuro, sans mésinterpréter,
Pour un public acquis, soyez apte à jurer
Que l’on entend votre jeu pianissimo.

Votre romance sans paroles agréée,
Vous vous troublerez, bègue, et ainsi livrerez
La vérité entière, bien qu’à demi-mot.

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Femlune

Déri-Dèri renifla avec mépris et fit quelques pas dans la direction opposée.

« Êtes-vous sûr d’avoir pris la bonne variété ? demanda un homme fin et glabre, la moue sceptique, sans pour autant éloigner son visage de l’oculaire.

– Mon cher Siegglanz, si vous aviez comme moi passé douze ans à les traquer et à les étudier dans ces forêts infernales, vous sauriez qu’ils sont bien assez rares pour que je ne vous dérange pas s’il me reste un soupçon d’incertitude. Alors que vous tenez cette occasion unique d’en contempler un de près, voilà donc votre réaction ? Allons ! Ressemble-t-il à un vulgaire diptère ?

– Certes non ! Mais son attitude ne…

– Est-il bipède ?

– Pour l’heure, il est assis, mais je dirais que oui…

– Vous évoque-t-il un être humain de sexe masculin ?

– Justement, il a une espèce de chignon qui…

– Bon sang, mais je ne vous parle pas d’établir une comparaison avec ce qui vous manque sous le chapeau… regardez plus bas ! »

Déri-Dèri tournait toujours ostensiblement le dos aux fleurs et, preuve de son étonnante souplesse, était occupé à se ronger les ongles du pied droit, ce qui laissait à Siegglanz le champ libre pour constater la présence des attributs mentionnés.

« Effectivement. Il correspond à votre planche représentant un homlune.

– À la bonne heure ! » fit une troisième voix. Curieuse apparition striée de bleu par les ombres de la fenêtre grillagée, la femme qui venait d’entrer avait l’air rompu, comme si elle rentrait d’une course assez longue ; néanmoins ses habits étaient propres et elle avait été visiblement recoiffée.

« Philomène, Permettez-moi de vous présenter mon… ami Félicien Dehaure, grâce auquel je parviendrai au but dont je vous ai parlé.

– Madame Gigogne…

– C’est un honneur, monsieur, de vous rencontrer après tout ce temps. Mais vous avez bien mérité votre prénom.

– En effet, il semble que monsieur Gigogne et moi-même ayons été heureux cette après-midi. Si vous voulez bien approcher votre œil… un instant, je vais essuyer la bonnette. Permettez, Siegglanz…

– Je vous en prie…

– Voilà. Madame…

– Seigneur ! On dirait tout à fait un… sauvage lilliputien.

– Un homlune, mon amie.

– Certes, Siegglanz. En tout cas il n’a pas l’air très bien élevé. Comment l’avez-vous attrapé, monsieur Dehaure ?

– Grâce à ces petites fleurs dont vous voyez deux exemplaires dans le coin gauche. Les homlunes en sont très friands.

– Des lutins qui se nourrissent de fleurs ! Et dire que l’on me prédisait qui une vaine aventure, qui des années bien monotones… !

– Je vous ai bien assurée que vous ne regretteriez pas le voyage !

– Ils ne se nourrissent pas exactement de fleurs, coupa Félicien ; disons, pour parler plus justement, qu’ils les transforment.

– De mieux en mieux !

– Ils ne les transforment pas dans le sens que vous croyez, mon amie… ils recueillent leur pollen et en font une sorte de miel… ce qui leur permet d’attirer à leur tour les femelles…

– Siegglanz, je vous ai déjà expliqué qu’il s’agissait non de leurs femelles, mais d’une espèce tout à fait différente entretenant une relation de mutualisme avec celle de notre hôte ; d’ailleurs le faible dimorphisme sexuel ne permet pas à ce jour de… Siegglanz, vous êtes un génie !

– De quoi…

– Pourquoi ne m’avez-vous pas dit qu’il n’avait pas fait cas des fleurs ?

– Mais j’ai essayé de vous…

– Taisez-vous, Siegglanz, vous êtes un parfait crétin – pardonnez-moi, madame. Me permettrez-vous… ? »
Félicien essuya de nouveau l’oculaire, approcha son œil droit, fit une grimace, régla la lorgnette et examina à son tour le minuscule captif. À plat ventre, Déri-Dèri façonnait entre ses mains une bille de poussière. Il l’approcha de son visage et poussa un éternuement qui fit éclater la boulette et le fit glisser deux pas en arrière. Félicien se retourna vers Siegglanz.

« Avez-vous pris la peine de lire l’étiquette avant de les placer dans le bocal ? »

Sans répondre, à la fois vexé et dérouté, Siegglanz saisit sur le guéridon une petite boîte en fer-blanc contre laquelle son index cliqueta. Félicien secoua la tête.

« C’est bien ce que je pensais. Veuillez nous excuser pour ce contretemps, madame Gigogne, mais dans sa hâte votre mari a simplement confondu deux boîtes de fleurs fraîches… alors que je lui avais expressément indiqué que seul le pollen contenu dans les fleurs mâles intéressait les homlunes.

– Vous êtes bien dur, monsieur, vos fleurs sont-elles si rares ? Ou toxiques pour l’homlune ?

– Toxiques, non, mais assez rares, en ce que je les fais pousser moi-même. J’ai obtenu une variété bien plus odorante qui me permet d’attirer les homlunes bien plus sûrement qu’avec les fleurs sauvages. La contrepartie est que les fleurs mâles ont un parfum semblable à celui des fleurs femelles. Mais les pétales et le pistil de ces dernières ont d’autres vertus. Siegglanz, lui donnerez-vous deux fleurs mâles cette fois ?

– Est-ce bien cette boîte-ci ?

– Celle-ci même ; attendez mon signal. Madame, nous ferez-vous la bonté d’observer à nouveau le comportement de l’homlune et de nous le décrire très précisément ?

– Volontiers.

– En ce cas, vous voudrez bien commencer dès que votre époux lui présentera une nouvelle offrande. »
Après un nouveau passage de chiffon, Félicien lui indiqua de nouveau la bonnette et Philomène fit un nouveau réglage en suivant ses instructions. Lorsqu’elle fut bien installée, sur un signe de Félicien, Siegglanz prit dans la boîte deux très petites fleurs, qu’il fit tomber dans le bocal en actionnant une sorte de clapet ouvrant uniquement vers l’intérieur. Les deux hommes se baissèrent pour deviner ce qui s’y passait, tandis que la femme profitait de l’agrandissement de la lunette.

« Le petit… l’homlune a sursauté, je crois qu’il dormait… Il se lève. Le voilà qui titube vers les fleurs. Il… il bâille. Il fait remuer son nez un peu comme un lapin. Il vient de plonger la tête dans une nouvelle fleur, il la ressort, son… son visage tout taché. Il a mis les mains au cœur de la fleur. Il les retire, elles sont pleines de pollen, à ce qui me semble, une masse qui fait presque la moitié de sa tête. Il s’assoit. Il a posé l’amas par terre et en a pris une poignée, qu’il porte à sa bouche. Il mâche. Il recommence… une autre poignée de pollen… encore une autre. Quelle horreur ! Son visage se déforme complètement, le pollen s’accumule dans ses joues, il n’a plus grand’chose d’humain à présent ! Voulez-vous jeter vous-même un coup d’œil, messieurs ? »

Sous le regard successif de Philomène, Félicien et Siegglanz, Déri-Dèri mastiquait, mastiquait, mastiquait et ses joues enflèrent et enflèrent, au point que son faciès devint celui d’un poisson rouge céleste. Puis ses gestes ralentirent et ses prunelles dérivèrent lentement vers le haut tandis qu’il tombait étendu sur le dos, froissant un peu ses deux paires d’ailes transparentes.

« Il ne reste qu’à attendre à présent… il peut s’écouter de trente à quatre-vingt minutes avant que les enzymes fassent effet et que l’homlune reprenne connaissance, annonça Félicien. Quant à la suite, comme vous le savez, Siegglanz, je ne peux m’engager à rien.

– Et je compte bien m’en attribuer seul la gloire ! sourit ce dernier. Mettons donc ce contretemps à profit pour fêter aussi bien le retour avancé de ma chère épouse que votre réussite et la mienne. Vous ne direz pas non à un assortiment de plats typiques, quoique un peu épicés à mon goût, préparés par ma cuisinière indigène. »

Félicien acquiesçant, Siegglanz passa une main sous son gilet et on entendit un bruit de crécelle, auquel fit écho un carillon au bout du couloir, suivi après quelques secondes du craquement d’une porte et d’un bruissement indistinct.

« Qu’espérez-vous donc, mon cher ? s’enquit Philomène à l’adresse de son mari.

– Il faut bien que je vous le dise : prendre une femlune. Notre ami m’a assuré qu’il n’y était jamais parvenu lui-même, bien qu’il n’ait aucun doute quant aux pouvoirs d’attraction du miel sur cette créature. Je suis quant à moi persuadé qu’il n’a jamais vraiment essayé.

– Et à quoi ressemble-t-elle ?

– Çà ! je l’ignore, répliqua Félicien avec une certaine amertume. Elles sont extrêmement furtives mais à chaque fois le miel comme l’homlune ont disparu alors que j’étais sorti ou que j’avais le dos tourné… invariablement de nuit.

– Il me plaît de m’imaginer une version féminine – en apparence – de cette bestiole-ci, fit Siegglanz.

– Ce n’est pas impossible. Mais en vérité nous n’en savons rien.

– Avez-vous envisagé… reprit Philomène, pardonnez-moi si ma question vous paraît bête, avez-vous envisagé qu’elles puissent dévorer l’homlune aussi bien que son produit ?

– Il n’y a là aucune bêtise, reprit Félicien, gravement. L’idée m’a traversé l’esprit à la première disparition d’un homlune mellifère. Je dois vous dire que ce fut même ma première hypothèse et qu’elle m’attrista grandement. Or deux jours plus tard, le même homlune reparaissait. Je le reconnus immédiatement – comme nous, ils ont chacun un visage, une allure et des manières propres – en outre, comme pour appuyer mon sentiment, il semblait moins inquiet que la première fois et ne manifesta aucun étonnement ni aucun enthousiaste lorsque je lui servis à l’aide d’une pipette ses quelques gouttes d’eau quotidiennes et lui donnai une fleur. Bref, il se conduisait en propriétaire. Le fait s’est reproduit avec d’autres spécimens, qui m’ont rendu plusieurs visites, parfois à un trimestre de distance, avant de disparaître quelques heures ou quelques jours après avoir fabriqué leur miel.

– Sous ses dehors rudes, Félicien est un grand sentimental ! Enfin, cette fois, pas d’évaporation possible. Voyez-vous cette petit trappe que j’ai ouverte pour y passer les fleurs ? Elle est chiffrée à l’aide d’un code électromagnétique que je suis seul à posséder, fanfaronna Siegglanz en faisant tinter son index rutilant. Hormis les trous minuscules permettant la circulation de l’air, ce bocal de ma fabrication ne comporte qu’un seul autre accès… ici-même… guère plus large que la tête d’une de vos épingles, et qui, de la même façon, mais sans chiffre, n’ouvre que vers l’intérieur. L’homlune, une fois entré, ne dispose plus ni de la force, ni de la prise nécessaires pour l’ouvrir du côté où il se trouve. Mon ambition est que cette porte retienne de la même façon la femlune fondant sur le miel.

– C’est très ingénieux, en effet. », reconnut Philomène.

On frappa à la porte du cabinet et celle-ci s’ouvrit sur une femme d’âge mûr, la peau bistre, les cheveux lustrés, portant un immense tablier à rayures et chaussée de sandales à haute semelle et à moteur. Siegglanz ferma la porte à clef derrière eux et tous suivirent jusqu’à la salle à manger les patins, qui exhalaient à intervalles de petits nuages roses accompagnés d’une odeur d’essence de frangipanier.

« Nous passerons au dessert à présent. », indiqua Philomène à la domestique. Celle-ci ramassa sans mot les assiettes et glissa en direction de la cuisine.

« Quelle curieuse invention, remarqua Félicien lorsqu’elle fut hors de portée de voix. Cela n’est-il pas inconfortable à votre cuisinière ?

– Aucunement. Bien sûr, elle a eu quelques réticences… autrement dit, elle m’a pratiquement ri au nez lorsque je lui en ai présenté le premier modèle. À sa décharge, les roues faisaient un bruit atroce, mais j’ai amélioré cela depuis… enfin, elle m’a déclaré qu’elle mourrait de honte si sa famille la voyait ainsi immobile, portée par des chaussures démoniaques. Je lui ai montré brièvement le mécanisme et représenté l’avantage que nous pourrions en tirer elle et moi, puisque ses hanches la font souffrir à cause d’un accident qu’elle a subi enfant. Après quelques jours d’adaptation, notre organisation a nettement gagné en souplesse.

– Je suis admiratif.

– Il reste le problème des escaliers, que je n’ai pas encore résolu. Il n’est pas très pratique de devoir se déchausser à chaque fois que l’on doit chercher quelque chose à l’étage inférieur. Mais c’est en surmontant obstacle après obstacle que l’on progresse, n’est-ce pas ?

– Je n’aurais pas dit mieux. N’envisagez-vous pas de créer ce genre de souliers pour vous-même ?

– Je l’ai proposé à Philomène, qui a décliné.

– Il se trouve que je suis satisfaite de mes pieds ; j’utilise aussi beaucoup les escaliers et j’aime à choisir précisément ma trajectoire, à chaque instant.

– Quant à moi, ajouta Siegglanz, c’est une amélioration que je possède déjà. Moi non plus, je ne ressens guère le besoin de m’en servir ici, ma locomotion étant par ailleurs entièrement fonctionnelle.

– Tenteriez-vous de convertir notre invité, mon ami ?

– Eh ! bien, en admettant que la conclusion de ses travaux, que nous attendons, soit suffisamment prometteuse pour laisser place à la mienne, il fera ce qui lui chante de sa rétribution, mais sera en tout cas suffisamment pourvu s’il souhaite m’acheter plusieurs paires du modèle supérieur à celui que porte notre bonne cuisinière… une seule part pour moi, merci… voire procéder avec mon aide à une modification plus définitive.

– Mon cher Siegglanz, je vous remercie pour cette offre légèrement prématurée. Ce serait un grand honneur, mais je passe le plus clair de mon temps à des travaux et sur des terrains où ce type d’outils me serait plus une gêne qu’un secours.

– Simple suggestion ! En tout cas vous serez de mon avis, le transmachinisme est notre avenir à tous. Pourquoi – et comment – nous contenter de nos limites physiques ? Les patins sont une chose, mais le pouvoir de faire, de faire directement avec son corps, amélioré j’entends, mais enfin cela devient son corps, c’est une chose tellement inégalable ! »

Philomène ne put réprimer une grimace. Félicien avait quant à lui les yeux rivés sur son hôte, attentif. Il parut réfléchir quelques instants.

« C’est fascinant, en effet… Qu’en pensez-vous, madame ?

– Je réserverai mon opinion ce soir. Mon époux la connaît bien.

– Oh, mon amie, je sais bien que vous ne pouvez pas comprendre, au reste ce n’est pas de votre faute. Vous êtes trop…

– Rétrograde ?

– Organique, c’est ce que je voulais dire. Vous prenez tout trop à cœur. » Siegglanz émit un petit rire électrique.

« La mellification doit être terminée, rappela Félicien.

– Si mon épouse et vous-même êtes bien restaurés… retournons donc voir ce qu’il en est. Nous accompagnerez-vous, Philomène ?

– Mais certainement. »

Siegglanz fit de la lumière dans le cabinet. Au fond du bocal, exactement à l’aplomb du second clapet évoqué par l’inventeur, se dressait à présent une minuscule stalagmite d’un jaune brillant que chacun put admirer par la lorgnette.

« L’homlune a presque retrouvé son aspect originel, comme vous avez pu le constater, fit remarquer Félicien. Néanmoins sa pâleur, la courbure de son dos et son éveil apathique sont des indices de faiblesse. Un peu d’eau de pluie lui redonnera de la vigueur. J’en ai rempli ce matin même la seringue que voici, dont la pointe passera aisément par la seconde ouverture que nous a montrée monsieur Gigogne. Une goutte suffira. À vous l’honneur, madame… pressez ici, doucement… voilà.

– Formidable ! s’écria Siegglanz. Il s’est jeté sur la goutte comme s’il n’avait pas bu depuis des jours !

– Bien que je ne le puisse prouver, je pense, approuva Félicien, que les homlunes perçoivent l’écoulement du temps plus rapidement que nous autres. Toutefois, il est rare qu’ils se nourrissent plus souvent. Mais dans ce cas précis, c’est la fabrication du miel qui l’a altéré.

– Et la vitesse à laquelle il se ressaisit est également remarquable ! Le voilà qui couve des yeux son miel, plus alerte que jamais. Voyez, mon amie…

– C’est difficile à croire. Par quelle espèce de miracle sommes nous ici à contempler cette petite créature ! sans doute les premiers de notre espèce… vous excepté, bien sûr, monsieur Dehaure.

– Le spectacle est aussi merveilleux qu’au premier jour, et je vous dis cela en toute sincérité.

– Et il est temps de vous récompenser pour cette merveille… chose due : prenez… et de nous dire bonne nuit. Félicien, je vous ai fait préparer la chambre du haut tout à l’heure. Pas de protestation ! Je tiens absolument à ce que vous admiriez mon triomphe dès le réveil. Mon amie, vous voudrez bien l’escorter.

– Ne venez-vous pas vous-même coucher ?

– Le divan sera mon lit pour cette nuit, j’espère assister à l’arrivée de la femlune… si je ne me suis pas endormi. Au moins serai-je le premier à pouvoir l’admirer, après son compagnon de bocal. Il me tarde de savoir à quoi elle ressemble ! D’ailleurs – ne vous alarmez pas –, je fermerai la porte à clef, non que je craigne que notre ami ne vienne par pitié libérer notre petit prisonnier… mais vous le savez, sans vouloir vous offenser, mieux vaut prévenir que guérir ! », lança-t-il joyeusement à Félicien, qui emportait ses honoraires et sa mallette, libérant la table, encore jonchée de boîtes et d’ustensiles divers quelques minutes auparavant.

La maison était silencieuse. Un rayon de lumière traversa le cabinet. Déri-Dèri sourit de toutes ses dents et s’étira. Elle était là. Accroupi, embrassant son monticule de miel, il se mit à battre des ailes, doucement, puis de plus en plus vite, l’arrachant au fond du bocal ; puis il s’éleva avec son fardeau vers la lucarne que, sans entrer elle-même, la femlune maintenait ouverte. Il s’y glissa, agrippa la main de la femlune, ivre de bonheur, et éclata d’un rire inaudible aux humains. Ils fuyaient ensemble vers la liberté, leur état naturel.

Le soleil serait déjà haut lorsque Siegglanz ouvrirait les yeux. Aussi pourrait-il constater aussitôt – ce serait évidemment son premier regard – son échec. Bah ! Ce n’était pas un bocal vide qui l’arrêterait… Il recommencerait jusqu’à la réussite, afin qu’à un siècle de là tous se rappellent qu’il avait été le premier à épingler un spécimen de femlune… Il le leur relaterait d’ailleurs de première main, sans manquer de glisser un mot concernant les travaux de son regretté ami Dehaures et le soutien indéfectible de sa première épouse… Il ne lui faudrait que quelques minutes pour retrouver son aplomb. Ce serait avec davantage d’émotion qu’il découvrirait, une demi-heure plus tard, que ce n’était pas uniquement le bocal qui était vide.

« Comment pouvez-vous en être sûr ? chuchota la femme.

– Ils sont aussi intelligents qu’ils en ont l’air. Je les ai examinés dans leur milieu et j’ai constaté deux phénomènes contraires à ceux que j’ai observés – que nous avons observés tous les trois – lorsqu’ils se trouvaient en captivité. Le premier est que les fleurs n’ont pas sur eux le même attrait ; ils se plaisent dans leur présence mais ne s’en approchent pas forcément et ils fabriquent encore plus rarement du miel. Le second est qu’ils ne restent guère immobiles près de leur miel, qu’ils élaborent d’ailleurs plus longuement et en plus faible quantité, mais qu’ils vont plutôt l’offrir à d’autres individus ou l’échanger contre autre chose… cette autre chose peut être un miel, produit par l’individu qui le donne ou transmis par un individu tiers. J’en ai déduit que la production et la destination du miel remplissent une fonction sociale et il se pourrait même que celui-ci ait, selon sa composition, une signification bien particulière… je donnerais ma main à couper que les miels produits en captivité diffusent une substance équivalant à un appel au secours destiné aux femlunes.

– Ne parlez pas de main à couper, je vous prie ! siffla-t-elle dans une parodie de reproche. Cela donnerait lieu à des possibilités d’amélioration bien trop intéressantes. Mais j’espère de tout cœur que vous avez raison.

– J’ai toutes les raisons de croire qu’il a pu fuir sans encombre avec l’aide d’une femlune : la fenêtre laissée ouverte à dessein, le sommeil lourd de Gigogne, la proximité des bois et l’isolement de la maison.

– Oui…

– Dans tous les cas, Gigogne n’a plus de fleurs et je crois bien être le seul à avoir repéré cette variété parmi une dizaine d’espèces similaires, sans parler de la modifier pour qu’elle soit en mesure d’attirer suffisamment les homlunes pour vaincre leur extrême méfiance. Il me tarde d’ailleurs de mettre à profit ses propriétés plus nobles.

– Si nous échouons, il vous restera encore largement de quoi rentrer pour jamais et repartir de rien…

– M’accompagneriez-vous alors ?

– Vous savez que ma place n’est plus là-bas. D’autant moins après ma trahison… lorsque j’eus su d’où je venais vraiment, alors seulement j’acceptai d’accompagner Siegglanz.

– Ne s’en est-il jamais douté ?

– Cela m’étonnerait fort. Il se flattait de me tirer dans le monde éclairé, de m’offrir une vie supérieure aux horizons débiles de ma famille d’adoption. Cet homme ne doute jamais de rien, il va de vision en vision, tant que cela fait briller davantage son étoile… il faut au moins lui reconnaître qu’il a du talent.

– Et du style.

– Vous avez sans doute raison. Pour ma part, je n’étais plus capable de le discerner. Voir chaque jour un homme que vous avez – je ne dis pas aimé –… un homme que vous avez respecté et admiré devenir de moins en moins… de plus en plus…

– Devenir autre ?

– Devenir l’outil du transmachinisme, devenir l’outil de sa propre gloire ! Félicien ! Félicien, si vous n’étiez pas revenu…

– Avez-vous jamais douté ?

– Rarement. Et pourtant c’était déjà trop, je l’avoue.

– Non point. Une autre que vous…

– Une autre que moi n’eût pas tout abandonné, n’eût pas abandonné son mari, ne se fût point, pour commencer, liée à un homme au cœur de métal.

– Si tel était votre destin… vous rappelez-vous le bal des Automates ?

– Chaque minute. Je me rappelle l’exposition. Vous. Vos planches. « Faune et flore merveilleuses ».

– J’en ai honte. C’était trop ronflant, et guère abouti.

– Un bon début. Vous êtes doué, persévérant, subtil. Vous avez fait des avancées majeures.

– De votre côté vous partiez de plus loin, de nulle part.

– Je pense que j’avais toujours, enfouis, quelque part, des souvenirs indicibles de l’enfance. L’âge auquel on est aussi impressionnable qu’un peintre d’extérieurs. La langue est remontée à la surface : c’est un sentiment différent de celui d’un pur apprentissage.

– Et les liens que vous avez pu tisser, les mythes que vous avez appris et qui m’ont orienté… c’est admirable, après une éducation dans un milieu aussi fermé.

– Les novices du couvent industriel ne sont pas sottes.

– Pas nécessairement, mais elles ne connaissent rien du monde.

– Justement, se faire une place en Europe ou ailleurs, cela ne fait pas de grande différence.

– Gigogne ne vous soupçonnait sans doute pas une telle force de caractère. Je ne peux m’empêcher de le plaindre. Il a financé mes recherches, après tout.

– Vous jugez-vous ingrat ?

– En un sens, oui, et cependant j’ai conscience qu’il n’a pas perdu au change.

– Soyez certain qu’immédiatement après nous avoir congédiés il aura réalisé le premier stéréotype connu d’un homlune. Pour moi, j’ai joué le rôle de représentation dont il avait besoin aussi longtemps que je l’ai pu ; les derniers mois, je lui fus moins un atout qu’un poids. Ne vous figurez pas qu’il était attaché à ma personne. D’hymen, cette union n’avait que le nom.

– Que le nom !

– Je vous l’assure.

– Je suis heureux.

– Et bientôt vous serez riche.

– Pourvu que nous parvenions à diffuser ce remède en Europe.

– Lorsque les résultats que j’ai déjà obtenus seront connus, vous aurez vous aussi votre instant de splendeur. Qui eût imaginé qu’il fût possible de guérir d’une intoxication chronique à la dendronite des hangars ? Il ne reste qu’à obtenir le brevet.

– Regretterez-vous les homlunes ?

– Ils sont tout autour de nous. Libres. Vous-même, vous demandez-vous encore avec un pincement au cœur si vous contemplerez un jour une femlune ?

– Vous êtes invraisemblable, Philomène. C’est la réponse que vous attendez, et je vous promets que c’est la vérité : vous l’emportez mille fois sur n’importe quelle femlune. Si nous échouons, je resterai.

– Mille fois seulement ? »

La cuisinière leur fit signe de s’arrêter et leur indiqua espace couvert où attendre le jour et le rendez-vous des autochtones. Après de brefs adieux, elle rebroussa chemin. Alors que Félicien s’écartait de quelques mètres pour soulager sa vessie, Philomène leva les yeux vers l’astre qui les avait guidés. Ses pupilles s’étrécirent jusqu’à devenir invisibles ; alors, à une fréquence inaudible pour l’oreille humaine, elle appela : « Déri-Dèri ! » et un chatouillis se fit dans son oreille, suivi d’un vrombissement, qui faiblit puis se tut. Elle rappela l’homlune – lequel reparut quelques instants plus tard, cette fois au milieu d’un essaim de ses semblables. Presque imperceptibles, ils emportèrent loin des hommes l’objet brillant qu’elle tenait à la main, le double d’une clef ouvrant certain cabinet où elle n’aurait plus à se rendre. Philomène rajusta les épingles de son chapeau et ferma les yeux.

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