Pour Mystères

6 05 2012

Paul ! Paul ! Voilà que s’élève, d’un tourbillon de couleurs et de mouvements, ce cri répété. Foule bigarrée, vêtements chamarrés, tout n’est qu’agitation et tintamarre exalté. Là où l’espace est plus dégagé, et le sol en léger surplomb, une silhouette titube, l’air égaré, ses bras s’agitant en tous sens, puis tombe, disparaissant aux regards derrière la muraille humaine. On se bouscule, on se pousse du coude, les badauds se rapprochent encore, pour mieux voir cette figure abîmée qui, dans la poussière, continue à s’agiter en spasmes convulsifs. Est-ce là l’effet de la chaleur, de ce soleil qui tape si fort dans cette Syrie romaine, semblant irradier le personnage, pourtant enveloppé de turbans colorés ? Et ce nom, toujours ce même nom, jeté comme un sort par la bouche des mêmes jeunes femmes, est-ce lui qui donne à cet être sordide la force de se lever, alors qu’il semblait, l’instant d’avant, prêt à se fondre dans la poussière ? Il se hisse en tout cas sur les avant-bras, dans ce que l’on pourrait prendre pour l’ultime sursaut d’un mourant, et, contre toute probabilité, se redresse maladroitement. D’autres exclamations s’élèvent de part et d’autre, mais ce n’est pas de la surprise qu’elles expriment. Tout à fait étrangement, l’émotion est unanime, le sursaut de compassion est réel, néanmoins personne n’esquisse le moindre geste pour venir en aide au paria. On croirait que cette déchéance foudroyante était écrite depuis des siècles et, alors qu’en vain il râle son désespoir et sa nuit contre laquelle nulle lumière n’a plus de pouvoir, que c’est déjà la résignation qui s’est emparée de l’assemblée des curieux. Peut-être ne méritent-ils même pas cette appellation, eux qui ont pris l’habitude de s’adonner aux impulsions faciles, qui se coulent avec soulagement dans les repères confortables qui leur sont offerts, toujours avec le même regard, comme s’ils assistaient à la même scène, jour après jour. Peut-être n’ont-ils en effet plus aucune curiosité, plus aucun intérêt ? Et ces jeunes femmes s’arrêtent-elles bien à ce nom, unique, alors que, manifestement, entre les voiles bigarrés, la grotesque figure n’a pas ce jour le même visage que celui qu’elle avait la fois dernière ? Le voici d’ailleurs, ce visage, offert, tendu vers l’avant, les yeux débiles, mais toujours avec cet éclat singulier. L’une des trois murmure quelque chose aux deux autres, les voilà qui se poussent du coude, l’unique syllabe qu’elles lançaient retombe, s’éteint dans le tumulte ambiant. Et puis les petites voix criardes se reprennent, presque du même souffle, perçant d’un seul coup l’air suffocant et l’identité du comédien : Bellérophon !

Dans son décor habituel, entourée des cloisons familières, une femme se sent soudain mal à l’aise. Elle a pourtant travaillé à l’ériger, elle a pris possession de cet espace qui est le sien et dans lequel elle a l’habitude de se mouvoir avec aisance. Quelque chose a changé sans doute, les lattes du plancher qu’elle arpente d’un pas déterminé, jour après jour, lui apparaissent subitement disjointes, aujourd’hui quelque chose sonne faux. Bien sûr, tout ceci reste imperceptible à n’importe qui d’autre, mais elle-même ne peut l’ignorer. Elle peine à être tout à sa tâche quotidienne. C’est sans aucun sentiment de routine qu’elle l’accomplit, jour après jour, quelque répétitive qu’elle puisse être ; elle a gagné peu à peu une sérénité, une assurance qu’elle a crues inébranlables. C’est qu’il y en a eu, des désenchantements, des transformations, il a fallu apprendre à composer avec toutes sortes de gens, essuyer bien des intempéries ; avec sa douceur légèrement moqueuse et son regard aigu, discrètement fureteur, et alors qu’elle peut passer pour effacée et distraite, elle a toujours su faire rouler le sort dans le sens de ses aspirations. Refusant le confort auquel elle semblait destinée, peut-être a-t-elle fini par se laisser bercer par ce balancement immuable auquel elle s’est livrée en contrepartie, peut-être son inquiétude crâne s’est-elle oubliée, endormie dans un bonheur qu’aucun bouleversement n’était encore parvenu à voiler. Cette fois pourtant ses pensées s’agitent, pullulent, la secouent de l’intérieur ; alors qu’au-dehors rien ne transparaît de son trouble intime, elle ressent dans l’oppression cette tension nouvelle et ne peut empêcher son esprit de fuir par tous les interstices, de s’envoler, toujours vers la même fin. Elle en est consciente, après tout ; c’est elle seule qui l’a créée, sa propre prison.

Bellérophon : ainsi, tel est le nom de cet être debout sur scène, de cet adolescent, à ce qu’il semble ; du moins le définira-t-on ainsi par commodité, car il est difficile de fixer son image, encore plus d’oser lui donner un âge, tant il disparaît sous son personnage, flottant, sous ces couches de vêtements, de couleurs, manteaux, turbans, à la fois voyant et invisible. Il reste en tout cas, depuis tout à l’heure, unique centre de l’attention publique. Il faut lui reconnaître un talent d’acteur manifeste, une élégance souple et affirmée, une aptitude à captiver qui le regarde et qui l’entend, comme la lueur d’une bougie attire inéluctablement toutes sortes de bestioles à pattes et à ailes, des plus nobles papillons de nuit à la vermine la plus disparate. Et comme une flamme, tous, il les fait vibrer, et les tient à une distance respectueuse. On dirait qu’il appartient à un autre monde que celui-ci. Il n’y a pas de doute possible, il est fait pour cet environnement, taillé pour cet élément : la scène. Il est, en effet, rare de l’apercevoir ailleurs qu’à ses abords, et plus encore à distance de l’horaire des représentations. Cela va sans dire que les deux filles du barbier et leur amie lavandière auront beau s’égosiller tant et plus, et jouer les effarées, se pâmer peut-être à l’imitation des femmes de belle naissance, jamais elles n’auront la joie dont elles rêvent – et qui sait, au fait, à quoi rêvent les jeunes filles du peuple ? – ou même un simple sourire de sa part. Ce n’est pas qu’il ne les ait pas vues, ni pu ne pas remarquer l’intérêt qu’elles lui portaient – surtout la plus jeune. Elles ne sont pas même contrefaites, ni mal attifées. Mais alors qu’il joue, alors qu’il joue avec les émotions  des passants – arrêtés net la plupart du temps – et les tient suspendus à ses moindres gestes, ses paroles, que l’on dirait plus habitées que le sermon de l’archidiacre à la Noël, alors que son regard décime, semble-t-il, la foule, il n’a en fait d’yeux que pour une seule, inaccessible même pour lui, une dame au regard doux et sévère en même temps. Elle le scrute à chaque fois, mais jamais n’esquisse un mouvement dans sa direction. Et lui, peut-être – il est hasardeux de prétendre décrypter les pensées d’un comédien – peut-être se demande-il si elle le toise, si elle le juge. Car il est probable qu’elle le reconnaisse, depuis le temps qu’elle se tient là ; peut-être l’a-t-elle percé à jour. Elle n’a jamais manqué un seul spectacle. Il y a entre eux comme un rendez-vous tacite, et pourtant il ne s’est jamais risqué, lui, à l’approcher. Elle était là avant lui, et elle se tiendra là bien après lui, il le sait forcément. Cet être lumineux, aérien, qui paraît voué à séduire un public éclairé, lui que bientôt des princes réclameraient, le voici en fait presque au plus haut, alors qu’on entrevoit bien au-delà les sommets de sa gloire naissante. Jamais il n’y accèdera. Il peut bien avoir l’air intouchable, solaire, il y a depuis peu en lui une ombre nouvelle, et qui grandit. Nul ne peut encore rien percevoir, mais lui sent ce qui gronde dans le corps qu’il habite, toute sa splendeur et son talent n’y pourront rien, les ténèbres sont près de l’éclipser. Alors, comme si c’était l’unique sens de son existence, pour l’instant il joue, merveilleusement ; et il regarde la dame avec amertume, elle encore si belle, et elle que Bellérophon ne verra pas vieillir, son visage se fermer, ses couleurs ternir, puisqu’elle va perdurer et que lui va mourir.

C’était une décision de sa part prise il y a à peine quelques années, épuisées pour elle comme des siècles, qui avait tout mis en route ; et maintenant, c’est la même route, traversée de boucles et d’ornières, qui la met devant une tout autre décision, à prendre sans détour. Elle qui avait forcé la toute première va peut-être faire de celle-ci la dernière de cette route. Son cœur se serre. Il n’est pas rare qu’elle se prenne à penser ainsi à son père, au cours de ces temps derniers. Que peut-il bien faire du sien ? Acheter, choisir, commander, assembler du drap, comme toujours. Sans doute son commerce a-t-il encore prospéré ; son père a toujours eu le sens des affaires et senti celui que prenait le goût des riches bourgeois, suivant celui des nobles, immuablement. Lui-même était déjà installé dans une aisance enviable lors qu’elle est partie, et elle, promise à un beau mariage. Elle a grandi librement, fillette vive, charmé les clients cultivés, été élevée entre les habits et les livres… Elle aurait pu tout avoir, c’est ce que lui disait son père : Marie, dans quelques années, tu seras une femme accomplie… déjà quelques hommes de bien se retournaient, et des servantes commençaient à murmurer sur ses pas. Mais ce n’était pas le genre de bien dont elle rêvait. Une prison dorée, garnie de fleurs et d’oisiveté, de recueils enluminés et de coûteux atours, et elle, au milieu, y élevant année après année une marmaille envahissante qui piaillerait à ses oreilles et lui rongerait son temps et ses forces ; plutôt prendre le voile. À la place, elle avait développé d’autres travestissements afin de sortir, et, toujours, s’instruire, avide qu’elle était de paroles et de lectures. La voilà qui songe de nouveau à la naissance de Bellérophon, émue. Il est bien plus jeune qu’il ne le paraît ; pourtant, elle a l’impression qu’il a toujours été là, rayon de lumière, lui, l’allié indéfectible… C’est à travers lui qu’elle s’est découvert un talent insoupçonné, duquel elle a su jouer avec une virtuosité toujours plus haute ; c’est encore grâce à lui qu’elle a pu rencontrer l’homme auquel elle a lié ses pas, donné son cœur, cet homme qui lui a offert l’espace dont jamais, en dépit de toute l’imagination qui est la sienne, elle n’avait encore eu idée. Et cet homme avait su accomplir ce qu’elle-même n’avait pas réussi à faire : affronter son père, son père à elle, lui dire qui elle était et qui elle ne pourrait pas devenir, et aussi le peu que lui, Titus, avait à lui offrir. Il avait su convaincre son père sans se jouer de lui, lui prouver que l’argent ne l’intéressait pas, que le nom ne lui importait pas. Il avait su lui montrer que sa fille n’était pas faite pour ces murs séculiers auxquels il la destinait, ni pour les murailles ordinales où elle était prête à se laisser enfermer. Il a su lui demander sa main, et l’obtenir, lui, un saltimbanque. Et de fait, elle a tout eu, elle a tout enfin. Mais cela n’aurait jamais été le cas sans l’intervention de Bellérophon, qui fut cette figure de sa révélation. Et voici qu’à présent ce jeune être est menacé, atteint sans rémission. Personne, pas même Titus, ne sait encore, en dehors d’elle-même. Elle a étouffé un soupir, avant que celui-ci affleure à la surface et la trouble, avant qu’il pût être remarqué par quiconque. Rien ne transparaît, rien encore … Elle est consciente d’aborder maintenant les obscures limites de ses ressources, n’ignorant pas que bientôt les amples tuniques de brocard ne seront plus d’aucun secours ; Bellérophon est condamné, il lui reste encore un peu de temps, mais si peu, quelques semaines au plus, et elle va le perdre ! La troupe doit être mise au courant. Comment imaginer la vie sans lui ? Elle peine à maintenir sa composition habituelle, il le faut néanmoins. C’est là le rôle qui lui est imparti, le plus dur.

La vigueur qui l’anime s’apparente à celle de l’astre de la nuit. S’il resplendit, ce n’est pas de lui-même ; Bellérophon n’est que la surface lisse, parfaite, qui exprime et reflète le faisceau d’origine disparate, concentrant vers lui une culture plurielle issue d’un continuel renouvellement d’observation, d’analyse, de réflexion, de composition, d’écrits, de mouvements et de sons de diverses gents, époques et contrées. C’est, au mépris de toute vraisemblance, un être volatil, chimérien, bien plus profondément pénétré de l’empire immatériel des pensées qu’il n’est occupé de ce bas-monde. Indubitablement, il n’absorberait même aucune nourriture terrestre s’il ne lui en était offert par Marie. Aux soins que celle-ci lui prodigue s’ajoutent, touchants – s’il était en mesure de les estimer –, ceux de Titus, son inspirateur au cœur inépuisable. Il est, grâce à leur attention sans relâche, semblable à une toile peinte dans des tons incarnats, flamboyant, à une voile tendue face au soleil, gonflée par des vents qui lui sont jusque là restés, en somme, favorables. Aussi, il a toujours été facile d’ignorer qu’il est d’une essence déchirée, que sa nature est lunaire, tragique. Il périra comme il est né, sans un cri, bien loin des lambeaux d’or qui parèrent sa vie. Il n’ira pas même, avant l’ultime départ, se présenter sous ses traits de condamné devant ceux, pleins et généreux, de la dame au regard lucide ; ainsi elle gardera un souvenir intact et vague de lui, découpé net comme le sera sa propre existence, d’un éclair de rasoir, tel ceux que manie le père des idolâtres. On l’enterrera sans doute par une nuit des plus noires, il aura droit à un cercueil – il faudra bien, en passant, car il y aura des gens, quelque discret que l’on saura être – à l’intérieur duquel les plis du linceul seront bien loin de rappeler le demi-dieu de naguère. Et alors que ce personnage de rêve, cette figure d’un songe descendra se coucher dans les entrailles de la terre ; ou, plus justement, s’envolera, pour retrouver, là-haut, la place idéale où Bellérophon fut formé, d’où il est né, qu’il a quitté pour s’incarner ; alors ce corps qui fut son enveloppe terrestre, véhicule de son passage de quelques courtes années, ce corps qui lui est encore assujetti sera délié, déchargé de lui, libre enfin de retrouver sa vraie nature, mortelle, charnelle, corps d’une femme prêt à s’éployer, tendre corps de Marie.

Celle-ci se meut, pour l’une des dernières fois, dans les gestes de sa créature. Il lui sera douloureux, il est vrai, d’accomplir le sacrifice qui s’impose, mais celui-ci ne sera pas vain. Et après tout, ce n’est qu’à une marionnette qu’il lui revient d’asséner le coup de grâce. Elle voit déjà au-delà la possible félicité qui se profile, Titus à ses côtés. Bien sûr, Bellérophon n’aura pas de seconde naissance, il restera irremplacé ; peut-être au bout d’un an lui naîtra-t-il un frère cadet, mais cette éventualité est repoussée aux confins d’un espace pour l’instant clos. Marie se tient déjà en lisière d’un tout nouveau, acceptant cet autre voyage, imprévu et excitant, prête à embarquer, préparant déjà le soulagement, l’allègement dont elle a soif ; car elle sera incapable de porter encore longtemps ce double fardeau. Il faudra en passer par la mort d’un songe égoïste, la fin d’un mensonge, mais c’est enfin pour que cette fois puisse venir au jour bien plus qu’un être de paroles, qu’un malheureux reflet de ce qu’est réellement la vie, cette vie qui se prépare, qui se presse secrètement. Ira-t-elle la présenter à son aïeul ? Sans délai, le spectacle achevé, elle se rendra, c’est décidé, là où les gens de sa sorte ne sont pas les bienvenus ; elle ira, quoi que l’on en dise, chercher l’appui de sa céleste homonyme. Elle contemple cette insigne figure, avec sa coiffure inachevée, comme celle d’une dame qui se serait pressée pour être placée à temps face à la scène, ce qui lui donne une certaine humanité. C’est ainsi qu’elle se la représente, vivante, accueillant de sa haute taille sa fille perdue. Au-dessus de la tête de celle-ci, la rosace : œil qui jamais ne se ferme. Le portail est lui aussi ouvert. Elle hésite un instant, l’invitation est maternelle. Notre Dame est prête à lui porter conseil et assistance ; elle entre. Quoi qu’elle décide, son enfant naîtra sous une bonne étoile. Elle sait déjà quel nom il portera. Fille ou garçon, une seule syllabe, un nom clair comme rire d’oiselle.





19 avril 2012

22 04 2012

Pour B ; Esmeraldine ;

Pensées à : Benoît, Fabienne, Vincent, Patrice ; Armelle, Céline, et Bruno

 

 

Avril au présent

Le vent nous enfantera

Arcachons-nous en

 

La Hume levant

Les voiles, nous agrippant

La hune ; le vent

 

Inutilement

Droit contre les cordes-là

Phare obstinément

 

Ils parlent de temps

Les rêves nous bassinant

Que passe le vent.

 





10 04 2012





9 mars 2012

9 03 2012

 - 

Ce soir les années ont passé

Il faisait beau dans le miroir

Qui doit être au fond d’un tiroir

Si j’avais su j’aurais dansé

Quand les rideaux étaient tirés

J’aurais branché le tournedisque

Mis vingt centimètres de risque

Sur ma nuque un ruban doré

Et avec Strauß ou bien Händel

Jacques Brel ou Boris Vian

Visage clos et souriant

Inventé un autre rondel ;

J’aurais déposé ma vieillesse

Moi, qui crevais de tant d’antans,

Encor bien loin de mes vingt ans

J’aurais feint la délicatesse

Flottante d’un ruban doré

Me serais rêvée odalisque

Lointaine comme un obélisque

Ou reine folle et adorée

Exhortée par des chants de liesse

Pour moi tous ces tambours battant

Et mes membres les écoutant

Obombrant le soir d’allégresse

Si je l’avais su éternel

J’en aurais fait un soir brillant

D’ombres chinoises, dépliant

Mendelssohn et Carlos Gardel

Déjà les vingt ans trépassés

Mon œil est toujours aussi noir

C’est ce qu’en dirait le miroir

Si sa glace n’avait cassé.





Samedi 3 mars 2012 – Pour Enfances

4 03 2012

Qui n’aime à se griser de ces tendres regards

Retournés – croit-on – vers cette époque embellie

Par des parures d’or, et rêvée si jolie ?

Pour soi-même l’on a de curieux égards…

-

À tendre de vertes tentures l’on s’égare,

Entre lesquelles joue un pantin dépoli ;

Voulant qu’en son décor, l’insouciance ait pâli,

D’innocents coloris on l’anime, mais gare !

-

C’est que ce petit corps pendu à des poulies

– Notre re-création – n’incarne que l’oubli

D’entraves juvéniles ôtées au fil des gares.

-

L’inconscience a vécu ; le temps s’est établi,

La force originelle, intacte, entre ses plis ;

Libre de nostalgie, l’horizon se bigarre.





Bruno Schulz – extraits choisis de “Les boutiques de cannelle”

12 01 2012

 -

J’avais envie de partager les joies de ma dernière lecture, un recueil de nouvelles d’un artiste (que pour simplifier je qualifierai simplement de juif polonais), auteur de lettres, nouvelles et romans, mais également professeur de dessin et peintre. Voici donc des extraits de trois nouvelles différentes de Bruno Schulz (1893-1944) qu’il a faites publier en 1934 sous le titre global Les boutiques de cannelle ; n’ayant pas accès aux textes originaux, j’ai voulu présenter l’œuvre de trois traducteurs différents : Thérèse Douchy, Georges Sidre et George Lisowsky.

Comme mon père prononçait ces mots, son visage se couvrit de rides douloureuses rappelant les nœuds et les marbrures d’une vieille planche dont on eût raboté tous les souvenirs. Un instant nous eûmes l’impression qu’il allait tomber dans cet état de prostration qui l’accablait parfois, mais il s’éveilla, se reprit et poursuivit :

« Certaines tribus du passé embaumaient leurs morts. Des corps, des têtes étaient encastrés dans les murs de leurs habitations. Dans le salon se tenait le père empaillé ; sous la table, l’épouse défunte, tannée, servait de tapis. J’ai connu un capitaine qui avait dans sa cabine une lampe-mélusine confectionnée par des embaumeurs malais avec le corps de sa maîtresse assassinée ; on avait ajouté sur la tête de hautes cornes de cerf. Dans le calme de la cabine, cette tête, tendue par les deux cornes, agitait doucement les cils ; sur sa bouche entrouverte brillait une mince pellicule de salive que brisait un chuchotement silencieux. Des pieuvres, des tortues et d’énormes crabes, suspendus aux poutres du plafond comme des candélabres ou des lustres, agitaient leurs pattes et marchaient, marchaient sur place… »

Bruno Schulz, extrait de « Fin du traité des mannequins  », nouvelle traduite du polonais par Georges Sidre, Les boutiques de cannelle, p. 89-90.

-

Et quand enfin, allant doucement d’une armoire à l’autre, il avait retrouvé toutes les pièces de vêtement nécessaires et terminé sa toilette au milieu de ces meubles qui, l’air absent, le supportaient en silence, quand enfin il était prêt, alors, sur le point de partir, le chapeau à la main, il se sentait gêné de ne pas trouver, même au dernier moment, le mot qui eût pu dénouer ce mutisme hostile, et il se dirigeait lentement vers la sortie, résigné, la tête basse, tandis que dans l’autre sens, vers le fond du miroir, quelqu’un qui lui tournait le dos pour toujours s’éloignait sans hâte à travers une enfilade de pièces qui n’avaient jamais existé.

Bruno Schulz, extrait final de « Monsieur Charles », nouvelle traduite du polonais par Thérèse Douchy, Les boutiques de cannelle, p. 100.

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[…] Les commis s’empressaient de déballer ces provisions nouvelles d’étoffes saturées de couleurs et en garnissaient soigneusement, comme avec du mastic, les moindres vides et creux des armoires hautes. Cela formait un immense registre de toutes les couleurs de l’automne, disposé en couches, assorti par nuances, descendant et montant comme un escalier musical, gravissant les gammes de toutes les octaves de la palette. Il commençait tout en bas, s’essayait timidement aux demi-tons déteints du contralto, passait aux cendres délavées du lointain, aux bleus des anciens gobelins, puis, grimpant en accords de plus en plus larges, parvenait aux sombres turquins, aux indigos des forêts inconnues et aux peluches douces des parcs bruissants, pour enfin, à travers tous les ocres, les sanguines, les roux et les sépias, redescendre dans l’ombre mouvante des jardins qui se fanent, pénétrer jusqu’à l’odeur sombre des champignons, l’haleine du bois vermoulu au fond de la nuit d’automne, le sourd accompagnement des basses les plus noires.

Bruno Schulz, extrait de « La nuit de la Grande Saison  », nouvelle traduite du polonais par George Lisowsky, Les boutiques de cannelle, p. 146.

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Bruno Schulz – extraits choisis (réflexions)

12 01 2012

« La mythification de la réalité

 L’essentiel de la réalité est le sens. Ce qui n’a pas de sens n’est pas réel pour nous. Chaque parcelle de la réalité vit dans la mesure où elle participe d’un sens universel. De vieilles cosmogonies exprimaient cela par la sentence : « Au commencement était le  Verbe. » Ce qui n’est pas nommé n’existe pas pour nous. Nommer une chose équivaut à l’englober dans un sens universel. Un mot isolé, pièce de mosaïque, est un produit récent, résultat – déjà – de la technique. Le mot primitif était divagation tournant autour du sens de la lumière, il était un grand tout universel. Dans son acception courante, le mot n’est plus aujourd’hui qu’un fragment, un rudiment d’une ancienne et intégrale mythologie. D’où cette tendance en lui à se régénérer, à repousser, à se compléter pour revenir à son sens entier. La vie du mot. […] La vie, le développement du verbe, ont été poussés sur le chemin utilitaire, soumis à des règles étrangères. Mais, dès que le mot libéré de la contrainte est laissé à lui-même et rétabli dans ses propres lois, il se produit en lui une régression : il tend alors à se compléter, à retrouver les liens anciens, son sens, son état primordial dans la patrie originelle des mots – et c’est alors que naît la poésie.

[…]

[…] La poésie reconnaît le sens perdu, elle restitue aux mots leur place, les relie selon certaines significations. Manié par un poète, le verbe reprend conscience, si l’on peut dire, de son sens premier, il s’épanouit spontanément selon ses propres lois, il recouvre son intégralité. Voilà pourquoi toute poésie est création de mythologie, tend à recréer les mythes du monde.

[…]

[…] Avec le temps, le mot se fige, il cesse de véhiculer des sens nouveaux. Le poète rend aux mots leur vertu de corps conducteurs, en créant des accumulations où naissent des tensions nouvelles. […]

On considère généralement le mot comme une ombre de la réalité, comme un reflet. Il serait plus juste de dire le contraire ! La réalité est une ombre du mot. La philosophie est, au fond, philologie, étude profonde et créatrice du verbe. »

«  Lettre à S.I. Witkiewicz

Les débuts de mes dessins se perdent dans un brouillard mythologique. Je ne savais pas encore parler que je couvrais déjà tous les papiers et les marges des journaux de gribouillis qui éveillaient l’attention de mon entourages. C’étaient tout d’abord uniquement des voitures et des chevaux. […]

Je ne sais pas comment se forment en nous dans notre enfance certaines images d’une signification décisive. Elles jouent le rôle de fils plongés dans une solution, le long desquels se cristallise le sens du monde. […]

Il y a des sujets qui nous sont prédestinés, qui nous attendent au seuil de la vie. Telle fut, à l’âge de huit ans, ma perception de la ballade de Gœthe, avec toute sa métaphysique. J’en avais saisi, pressenti, le sens, filtré par la langue allemande que je ne comprenais qu’à moitié, et, bouleversé jusqu’au fond de l’âme, je pleurais lorsque ma mère me la lisait.

De telles images constituent la richesse de l’esprit et son programme, donnés de bonne heure sous forme de prémonitions, de sensations à demi conscientes. Je crois que toute notre vie se passe à interpréter ces aperçus, à les filtrer à l’aide de tous les contenus qui nous arrivent plus tard, en utilisant toute l’étendue de l’intelligence à laquelle nous pouvons atteindre. Ces images précoces délimitent les frontières de la création des artistes, qui, elle, découle de principes déjà tout prêts. Les artistes ne découvrent rien de nouveau, ils apprennent seulement à comprendre de mieux en mieux le secret qui leur a été confié au début, et leur création est une exégèse continuelle, un commentaire de cet unique verset imposé. D’ailleurs, l’art n’éclaircit pas jusqu’au bout ce secret. Ce nœud de l’âme n’est pas un faux nœud qui se défait lorsqu’on en tire un bout. Au contraire, il se resserre. Nous le tripotons, nous suivons le fil à la recherche de son extrémité, et l’art naît de ces manipulations.

[…] »

Bruno Schulz, extraits de « Textes divers » (à la fin du livre, après les récits eux-mêmes), traduits du polonais par Thérèse Douchy, Les boutiques de cannelle.








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